Philippe ACKERMANN

Psychologue Centre Hospitalier Mulhouse, Président de l’APOHR


Je voudrais vous saluer au nom de l’Association de Psycho-Oncologie du Haut-Rhin qui est heureuse de vous accueillir une nouvelle fois et aussi nombreux pour cette 11ème édition de nos journées. 

Cette 11ème édition inaugure un lieu nouveau pour nous, qui est cet amphithéâtre de la Fonderie et qui appartient à l’Université de Haute Alsace. Vous serez invités à le découvrir tout à l’heure, pendant les pauses.

Je dois excuser Madame Danielle PORTAL qui devait prononcer l’allocution d’accueil et qui vient de nous appeler pour nous dire qu’elle a un empêchement. 

Je vais donc garder la parole pour vous dire comment nous avons pensé la thématique de cette journée. Nous essayons, une année sur l’autre, de continuer à tirer le fil rouge de nos rencontres et les habitués de nos journées ont peut-être noté qu’il existe un lien entre les thèmes que nous proposons, année après année. 

En 2009, l’année dernière, nous avions intitulé notre journée « Corps et cancer » et avons discuté du vécu corporel lié à cette maladie. Il y a eu, bien entendu, lors de cette journée, tout un questionnement complémentaire et nécessaire sur l’impact psychique, questionnement qui s’est noué autour du sens que peut prendre cette maladie dans la société et pour un sujet donné.

C’est tout naturellement que nous avons repris cette question pour notre journée en l’intitulant « Le cancer, pourquoi moi ? ». Cette question, vous le savez bien, renvoie à la clinique puisque chaque professionnel est susceptible de l’entendre quand il rencontre un patient atteint de cancer. 

Notre titre comporte aussi un sous-titre « Sens, non sens et quête de sens », ceci pour indiquer une dynamique, un mouvement sensible toujours à travers la clinique puisque l’enjeux, qui est un enjeu de survie psychique, oblige, après l’effondrement lié au diagnostic, à intégrer cet hors sens que représente la maladie pour en faire quelque chose d’acceptable pour soi. 

Je dois dire que nous avions pensé à un autre titre pour notre journée. Nous pensions d’abord titrer la journée de la façon suivante « le cancer à qui la faute », tant il est vrai que la recherche des causes, la notion de responsabilité, le sentiment parfois d’être coupable, infiltre le vécu lié à cette maladie.

Nous avons eu des débats entre nous pour finalement choisir l’intitulé que vous connaissez, en pensant que « Cancer, à qui la faute » était un peu réducteur du propos que les différents intervenants vont tenir devant vous. Il est certain cependant que ce thème sera abordé.

Nous savons bien aussi que le cheminement dans l’expérience de la maladie ne va pas de soi. Il n’existe pas de trajectoire rectiligne, de trajectoire toujours prévisible. Ce cheminement est fait d’espoir, de désespoir, d’allers et retours entre l’hôpital, les consultations, les examens, le traitement, le domicile, à travers tous ces événements heureux et malheureux. 

La personne atteinte de cancer effectue un travail psychique pour tenter de comprendre, donner du sens à l’expérience qu’elle vit et reconstituer la trame de son existence pour conjurer tous les moments difficiles qu’elle traverse, les malheurs qui l’ont frappée, les facteurs familiaux, environnementaux, socioculturels qui ont contribué parfois fortement à son état, pense-t-elle.

Nous savons aussi que la vérité sur le plan médical ne recouvre jamais la façon dont est vécue la maladie dans l’intimité d’un être. Nous savons bien qu’il n’est jamais possible de dégager une compréhension de la maladie en se limitant à la personne malade et à ses symptômes organiques.

Nous pourrions dire ainsi – c’est une formule qu’on pourra discuter – que le cancer est toujours plus que le cancer. La maladie est plus et autre que la maladie somatique. Une maladie comme le cancer et tout particulièrement le cancer est aussi une construction personnelle, un mythe individuel qui se fabrique et se module à partir d’un vécu singulier, d’une histoire personnelle, mais aussi en interaction avec les proches, un milieu de vie, celui des soins, une culture donnée.

Cette construction n’est pas à rejeter ni à renvoyer systématiquement du côté de la psychologie, ni à oublier. Elle doit pouvoir – c’est en tous cas notre proposition – être déjà accueillie, accueillie avec respect et entendue.

Je voudrais dire à ce propos et pour terminer, une histoire qui m’a interpellé et que j’ai souvent l’occasion de rappeler dans les formations que nous organisons. Une réunion pluridisciplinaire avait été organisée dans un service, voici quelques années, dans un service de gastroentérologie qui prend en charge de nombreux patients atteints de cancer. 

Une aide soignante qui travaillait la nuit a fait l’effort de venir à cette réunion qui se tenait en journée, bien évidemment. Elle nous a dit que son travail de nuit, bien difficile, comportait aussi des moments privilégiés parce qu’elle pouvait, peut-être plus facilement qu’en journée, prendre du temps avec les patients. 

Pendant ces moments, les patients lui parlaient de ce qu’ils vivent, de la maladie bien sûr, d’eux-mêmes, de leurs proches, de ce qu’elle suscite comme interrogations, de leur façon d’y réagir, de ce que les soignants disent ou laissent entendre. 

Elle nous a montré le gros cahier qu’elle tenait en main en disant que, ne sachant pas trop quoi faire de toutes ces paroles, de toutes ces histoires qu’on lui confiait, elle avait trouvé comme seule ressource de les écrire, de les écrire rien que pour elle, disait-elle, afin qu’elles ne restent pas lettre morte, sans doute. 

N’y a-t-il pas une petite leçon à tirer de cette histoire où les patients rencontrés semblent porteurs d’une souffrance en attente de se dire. Comme cette aide soignante, ne sommes-nous pas dépositaires aussi de paroles en souffrance et notre travail ne consiste-t-il pas aussi à essayer d’en faire quelque chose. 

Comment, pourquoi, dans quel but, avec quels moyens de compréhension ? Ce sont les questions qui vont nous occuper tout au long de la journée et dont les intervenants vont sans doute se faire l’écho ce matin. 

Je vais laisser le soin au président de séance de vous les présenter. Je la remercie d’avoir accepté cette tâche. La présidente de séance est le  Docteur Magali EDEL, oncologue, chef de service au Centre Hospitalier de Mulhouse et coordinatrice du Comité de Concertation en Cancérologie pour le Sud Alsace. 

Applaudissements.