Conclusion


Marion MULLER-COLARD

Docteur en théologie et aumônier, Diaconat Roosevelt, Mulhouse

 

On m'a demandé d'être le cheveu sur la soupe de cette journée. Et la proposition m'a séduite. Mais il faut dire que la soupe était particulièrement riche et que la tâche est difficile d'en rendre, pour conclure, la saveur.

Pour ce faire, je voudrais vous parler depuis le chevet. Puisque c’est de là que je parle, lorsque je me tiens auprès d’une personne hospitalisée, ou lorsque je parle ici comme non spécialiste en marge de chacune de vos spécialités. Alors je vais faire de ce lieu dont je vous parle l’objet de ma parole. 
Mon sujet est le chevet, car je crois que c’est de lui que nous parlons en négatif lorsque nous parlons de l’intime. C'est cette position du chevet que l'intime de l'autre interroge chez moi ; ce que certains ont appelé, lors des échanges de l'atelier, « la juste distance ». Ou encore, ce que mon imaginaire nourri de récits bibliques à beaucoup aimé, « le bord du puits ». Cette position, pour abonder dans le sens d’Éric Fiat, ne saurait être une posture. Elle inclut souplesse et réajustement permanent. 

Nous avons déjà dit que l'intime évoque nécessairement quelque chose de la vulnérabilité.

L'intime serait-il notre talon d'Achille ?
Je pense au livre de Claude Lharbes, L'homme allongé. C'est un homme chroniquement hospitalisé qui me l'a offert. L'auteur y décrit son attaque cardiaque à la maison, l'arrivée d'une jeune médecin généraliste qu'il avait l'habitude de croiser dans les rues du village. Alors qu'elle l'ausculte et qu'il est allongé sur son canapé, il songe qu'elle ne lui a jamais paru si grande. "L'allongé devra s'y habituer, commente-t-il, à présent il ne mesure que 80 cm de haut"

À lire ce cadeau de cette personne que je visitais depuis plusieurs années régulièrement, j'ai entendu : « Tiens compte de ma hauteur lorsque tu viens à mon chevet ». J'ai réajusté ma position. À côté, pas « à la place de... », mais ancrée dans ma propre vulnérabilité. 

Mais est-ce cela seulement l'intime, cette position imposée d'allongé qui nous place en moindre vigilance, cette pose (pause) de nos sommeils, de nos amours, que nous ne prenons qu'en situation de confiance, qui implique toujours peu ou prou une forme d'abandon et dont nous trions sur le volet les potentiels spectateurs ?

L'intime de la personne hospitalisée ou malade se dévoile déjà dans cette position d'allongé qui m'oblige à interroger ma propre position, à ajuster ce que je comprends de ma position de chevet. Mais a-t-on tout dit de l'intime lorsqu'on a dit cela ? Bien sûr, il nous faut encore parler du toucher et du regard.

Parmi les paroles des patients, j'ai entendu l'évocation de la nécessité 
"d'abandonner son corps à des mains étrangères" (lapsus scripturaire :"sort" au lieu de "corps"). Cette violence, encore, d'être touché sans avoir choisi, sans avoir élu les mains qui me touchent. Moi je n'ai pas à toucher les personnes que je rencontre, mais j'entre avec un regard, malgré moi, je touche avec les yeux, comme on dit aux enfants. C'est une intrusion, bien sûr, pour laquelle je vérifie toujours qu'elle peut correspondre à une attente, un désir chez l'autre. J'ai commencé cette expérience de visites à l'hôpital très jeune, très encombrée de ma propre intimité dont je ne savais que faire, de ma propre pudeur. On confond facilement sa pudeur avec celle de l'autre. Alors je tenais une posture de chevet assez lointaine. Et plus je me tenais loin, plus l'autre me disait : venez voir, approchez, touchez. J'étais très étonnée de cette récurrence, dans les visites, des plaies montrées, exhibées. Qu'est-ce que j'ai pu être gênée lorsque quelqu'un soulevait sa chemise pour me montrer une plaie au ventre. Et comme si ça ne suffisait pas, la personne me disait : touchez !
Oui, l'intime, ça peut être le désastre d'une pudeur qui ne peut pas être respectée à cause de l'intrusion des soins, mais ça peut être aussi le désastre que personne ne puisse prendre ma place dans mon corps et mesurer la vastitude de son égarement, de sa "trahison" (autre parole de patient). L'intime a partie liée avec la pudeur, et j'ai aussi appris à ajuster ma position du chevet en arrimant ma pudeur à celle de l'autre. Si sa plaie exposée le gêne et qu'il ne la regarde pas, je ne la regarde pas. S'il veut que je vois et que je touche pour que j'y crois, à cette histoire démente qui lui arrive, alors je regarde et je touche. Ma pudeur s'ajuste à la sienne, et je compte sur lui pour ajuster la sienne à la mienne lorsque c'est moi qui serais allongée. Et dans ma culture de chrétienne, je songe aussi aux récits bibliques des apparitions du Ressuscité où Jésus invite Thomas à plonger ses mains dans ses plaies. Certes il le fait pour que Thomas croit, mais peut-être lui faut-il cela à lui aussi, les mains tierces pour valider la réalité de ce qui se vit là d'impensable (impansable?). Il ne s'agit pas de « comprendre », comme nous y rendait attentifs le Docteur Ben Soussan, mais peut-être d'accueillir. Non pas s’approprier la réalité de l'autre, mais la supporter avec lui, être le tiers par lequel l'incroyable peut commencer à être cru.

Eric Fiat parlait d'un « lieu secret où le secret peut être dit ». En hébreu, secret se dit « sod » et le « sod » désigne également, dans l'architecture israélite ancienne, la « chambre haute », une sorte de mezzanine où se retirent les femmes quand elles sont leurs règles. Une échelle permet d'y accéder et c'est la femme qui choisit de tendre cette échelle ou non à celui qui veut la visiter dans le « secret ». Cette architecture dit quelque chose, je crois, de ce que nous avons approché aujourd'hui. 

Car évidemment, vous vous doutez qu'en tant qu'aumônier, l'intime pour moi résonne fortement sur le plan symbolique. 

Alors je cherche l'intime irréductible, l'intime inentamé par l'expérience de la maladie.

C'est dans cette quête là que je trouve, je crois, ma juste place de chevet. Cette quête avance dans un va et viens incessant entre l'autre et moi-même, dans l'effet de résonance qui fait vibrer nos cordes humaines. Je ne me sens ni plus ni moins. Ni plus ni moins haute, possédante, regardante, regardée. Je cherche en moi, et je regarde l'autre chercher en lui-même, le noyau dur de l'intime irréductible. Un collègue à moi dirait que nous avons chacun à excaver en nous-mêmes notre part de sacré. « Conquérir l'espace sacré », disait Danièle Deschamps. Denise Vogeleisen proposait cette belle définition du sacré comme ce qui nous rattache au monde. Sacré au sens de l'inquantifiable, l'inestimable, quelque chose dont on ne peut établir la valeur et qui par conséquent est inaltérable. 

Il y a dans la Bible un récit bien connu sous le nom de « la multiplication des pains » qui comporte un détail étonnant. Ce récit, où Jésus va vivre un temps fort avec la foule, une rencontre essentielle avec beaucoup d'autres, commence par une intention totalement contradictoire de la part de Jésus, celle de « se retirer à l’écart ». Le petit mot traduit ici par « écart » est le terme grec idios. Il désigne ce qui est propre, personnel, particulier. Au pluriel, on le traduira par « les siens, les gens de sa maison ». Idios, souvent, désigne la maison, ce lieu de nos replis, des retrouvailles avec soi-même. Le heim dont parlait tout à l'heure Denise Vogeleisen. Il y a quelque chose de réflexif, dans ce petit mot, quelque chose de l’intime. Et c'est ce chemin vers l'écart, vers l'intime réunifié, qui débouche dans ce récit sur la rencontre avec l'autre et les autres. C'est quelque que je vis moi-même et que je vois vivre depuis le chevet : comme cette plongée imposée au cœur de ce que je suis peut ouvrir vers la rencontre plutôt que vers le repli. Une rencontre qui a des teintes inédites, une profondeur inédite.

"Ce que j'étais, je ne le suis plus... Et pourtant, c'est avec ce que je suis au plus profond de mon être que je vis aujourd'hui"(parole de patient)

Oui, on plonge au plus profond de soi. Est-ce devenir radicalement différent, ou bien est-ce simplement que quelque chose s'est dévoilé, quelque chose de cet intime que nous balbutions aujourd'hui et qui parfois nous saute aux yeux ? Et cet intime, en plus de nous plonger au cœur de notre singularité, n'est-il pas aussi le chemin par lequel nous nous ouvrons à l'altérité, comme si, tout au bout de ce chemin étroit, ce chemin de crête qui nous fait arpenter des territoires inconnus, dans ces paysages de désert ou de forêt si dense qu'on si sent plus seul que jamais, et bien notre petit sentier débouchait brusquement vers un lieu visité, le lieu de la rencontre, le lieu de la convocation à notre humanité, qui abolit les frontières entre malade et bien portants ?
Ce lieu, je crois que le poète Claude Vigée l'a bien nommé, il l'a découvert et percé à jour. Claude Vigée, chère Danièle Deschamps, avait assurément rencontré son « indien intérieur ». Ce lieu de l'intime irréductible et inaltérable, il l'a appelé : « le lieu de la toute confiance » :

« Au cœur de notre vie si fragile, partout menacée par la destruction, il existe en nous, en amont de chaque dérive temporelle, un lieu lumineux de la toute-confiance. A partir de ce site, dans un mouvement rythmique de retour, alternant avec celui de l’exode, nous pouvons affronter, sans trop désespérer, la terrifiante et merveilleuse aventure de l’extériorité trop longtemps étrangère.
De ce lieu intime de la toute-confiance émane une clarté qui, à partir du centre secret de notre âme incarnée, pénètre, soulève et guide vers l’avenir, en dépit de tous les obstacles de la vie présente, le moi chancelant dont nous nous faisons le porte-parole doublement précaire. Nous y buvons ensemble, comme à une source de vie cachée, le souffle du futur infini :
« Par-delà tout le mal
Et plus haut que la nuit » 
Claude Vigée, Danser vers l’abîme.

Marion Muller-Collard