Jean-Marie HAEFFELE

Journaliste, ancien Directeur de rédaction de l’Alsace – Le Pays


Conclusion de la  8ème Journée de Psyco-Oncologie par Jean-Marie Haeffele. 

 

 
Je pensais être complètement largué mais cela n’a pas été du tout cela. Cela a été pour moi une journée formidable pour différentes raisons que je vous donnerai tout de suite. Je ne sais pas si cela vous ouvrira des pistes de réflexion parce que, là encore, c’est une question de compétences. 

Cela a été une journée formidable parce j’ai trouvé la confirmation de ce que je vis depuis une année qui est l’importance de l’autre. Ce qui est curieux et je ne sais pas si c’était voulu ou prévu mais c’est que les scénettes, les réunions et les exposés que nous avons eus ont convergé dans une espèce de théologie de l’autre. Ce qui est important c’est l’autre et cela, je le vis.

En profession, je disais toujours à mes collègues : « soyez bref, essayez d’aller à l’essentiel et rappelez-vous que le moi est haïssable ». Le bref ne sera pas difficile, le moi et bien non je vais pour une fois parler un peu de moi et de mon épouse.

Quand j’ai rencontré Monsieur Ackermann, c’était dans les couloirs du Moenschberg et mon épouse devait passer, ce jour là, sa première chimio. Nous avions découvert cela huit jours avant alors évidemment j’étais à ramasser à la cuillère. C’était très urgent et, dans la nuit précédant cette chimio, elle a fait une hémiplésie. 

Nous attendions les résultats du scanner et dans le couloir il y avait là le médecin qui s’occupe encore d’elle aujourd’hui et qui, malgré ses tâches, a passé trois quarts d’heure à attendre les résultats avec moi et m’a tout expliqué, m’a tout dit, m’a tenu la main. Elle a été fantastique et si je croyais en la béatification je demanderais qu’on la béatifie. Ce n’est pas le cas mais cet exemple, nous en avons rencontré d’autres. C’était un peu différents du généraliste qui ma dit : « de toutes façons votre femme, elle n’en sortira pas ». C’est l’autre côté. Néanmoins globalement, j’ai eu à faire à des personnes exceptionnelles.

C’était la première autre que j’ai eu la chance de rencontrer dans ce qui était vraiment un drame pour nous parce qu’à cette époque là, je pensais qu’elle en avait encore pour quinze jours parce que nous l’avions appris très tard.

C’est là que j’ai donc rencontré Monsieur Ackermann qui m’a dit que je pourrais porter témoignage. Je peux porter témoignage d’une chose, c’est que l’autre est important. L’autre a deux niveaux dans cette maladie dont je ne savais rien quand elle est survenue. J’étais dans une de ces familles où on ne prononçait pas le mot cancer. A mes collègues, je disais : « nous avons le droit de donner quelques conseils, pas des ordres détestables mais des conseils. Ne donnez pas la maladie des personnes ». Cela me hérisse quand je vois que tel est mort d’une longue et pénible maladie ou qu’il est mort d’un cancer. Je me dis que les personnes qui sont malades et qui lisent cela, cela ne leur remonte pas le moral.

Je mets à part François Mitterrand qui est mort après quinze années de prostate, cela remonte le moral parce qu’on se dit là qu’il y a une espérance de vie. Globalement je crois que le fait d’indiquer ce genre de maladie – je ne sais pas si on peut édicter une loi là-dessus – devrait être interdit. C’est un point de vue tout à fait personnel. C’est une piste de réflexion.

On ne disait pas : « ma mère est morte d’un cancer ». On ne parlait pas de cancer dans la famille. Moi-même je ne savais rien. J’avoue que si on m’avait dit que c’est une maladie contagieuse, je l’aurais cru. Je ne savais rien sur le cancer parce que je n’avais pas le courage de l’aborder. Nous parlions tout à l’heure de lâcheté des hommes, il y a eu différents mouvements féminins durant un atelier. C’est vrai que j’ai été très lâche et la maladie de ma femme m’a amené à beaucoup changer.

L’autre médecin, première chance. Ensuite, l’autre, ma femme, la malade, nous sommes en conjugopathie depuis quarante ans. Ma femme quand je rentrais le soir tard – c’est un métier un peu spécial – et qu’au début je disais : « je suis fatigué » ne disait pas : « moi aussi ». Elle mettait des bougies sur la table et elle amenait les petits plats qu’elle avait préparés. Peu à peu, je n’ai plus dit que je suis fatigué. J’ai une femme comme cela. Elle est exceptionnelle. 

Quand elle a connu la maladie, c’est elle qui m’a préservé de mon angoisse. C’est elle qui a dit : « on ne va pas en parler et pour qu’on en parle pas dans la petite ville où on habite, on n’ira pas chercher les produits à la pharmacie, on les prendra à dix kilomètres de là. Nous en parlerons peu à peu, quand cela se saura de toute manière, d’une façon ou d’une autre. Nous verrons alors qui sont nos amis et qui est près de nous ». 

Nous n’avons pas eu d’enfants. Nous n’avons pas pu. Par contre, nous avons élevé pas mal d’enfants des autres qui nous le rendent bien. Ils nous ont choisi comme parents de substitution et ce n’est pas mal d’avoir des enfants qui nous choisissent. Nous n’avons pas eu d’enfants mais nous avons eu une chance, une richesse : c’est des amis. 

Depuis que ma femme est malade, nous avons des amis de façon extraordinaire. Ce ne sont pas des amis qui téléphonent et qui demandent : « comment ça va ? ». Ils ne parlent pas de la maladie et à chaque fois qu’ils savent qu’elle va passer une chimio, il y a devant la porte de la maison, des fleurs, des fruits, des bouteilles de vin et ils nous disent : « venez manger à la maison ». Nous pourrions vivre aux crochets de nos amis à longueur d’année. Je peux vous dire que ce sont des autres qui sont fantastiques. 

Un médecin qui prend le temps de vous expliquer, qui prend le temps de dire : « mais cela ira, il y a des médicaments, on s’en sortira ensemble » et qui continue à le dire. C’est une femme qui prend les choses à cœur et qui fait tout ce qu’il faut pour qu’on ne voit pas de maladie.

Elle a perdu ses cheveux. Il y a eu une discussion tout à l’heure sur la question de savoir si on peut accepter de l’autre qu’il ne soit plus le même. Elle a perdu ses cheveux. Nous sommes allés chercher un ensemble de perruques. Elle a acheté une jolie perruque qui lui allait très bien et tout le monde l’a félicitée. Quand elle allait en ville tout le monde lui disait : « ah, vous avez changé de coiffure ! C’est très bien ». Puis quand ils ont commencé à pousser, je lui disais : « dans mon lit, j’ai un grand garçon ». Nous prenions cela avec de l’humour. Maintenant elle a des cheveux presque à nouveaux normaux et c’est très bien comme cela. Lorsqu’on nous demande si cela ne nous fait rien je dis : « mais la vie n’est pas fixe. La vie est une évolution, un changement, une modification ». On naît maigre, on devient gros. On est grand, on se ratatine. On a des rides et les rides il faut le temps de les faire comme disait Jeanne Moreau.

Il faut accepter que la vie, c’est des choses qui bougent. Alors bien entendu, c’est une histoire qui se termine mal. On n’y peut rien mais le plus tard possible. Pour cela, il faut être entouré. S’il existe une thérapie que je crois importante, c’est le regard de l’autre. 

Cela me fait très plaisir ce qui a été dit dans les deux exposés parce que, là encore, l’autre était très présent et l’autre en bien. Un des conférenciers a dit : « on va me traiter de naïveté parce que je suis en « humanitude ». « Humanitude » est un terme revenu à la mode pour des raisons politiques peut-être. La naïveté, je veux bien être naïf. Le réalisme est le faux-nez des personnes qui ont baissé les bras, qui ont accepté ce qui ne va pas. La naïveté est de dire que oui l’autre est là, il est le bijou dans l’écrin et dans cet écrin, oui, il y a peut-être un Eichmann dedans mais la réponse était très belle. Elle consistait à dire que tout le monde n’est pas tout le temps un assassin, le monde a des actes à un moment donné.

Moi je le disais autrement. Je disais que tout le monde n’est pas assassin 24 heures sur 24. Dans tout le monde, il existe une part d’humanité. De savoir cela aide à vivre. Dans le vécu, ce n’est pas la peine d’être confronté au cancer pour se rendre compte qu’on a besoin des autres et de croire dans les autres. 

Il est vrai très souvent que l’actualité c’est tout de même de s’apercevoir que les autres existent par identité, par réfraction sur des groupes, par opposition à d’autres groupes. C’est ce que disait l’autre conférencier et c’est peut-être vrai mais il faut lutter contre cela et nous pouvons lutter.

En 1968, Enselberg*, un philosophe allemand, racontait une histoire qui a mon avis illustre bien tous les phénomènes d’identitarisme que nous subissons actuellement. Alors que les chemins de fer existaient encore par compartiments par huit, un monsieur arrive et se dit : « cela va être long, je vais essayer de prendre mes aises ». Que fait-il ? Il prend des journaux, en met un peu partout pour faire croire que c’est occupé et il s’installe. 

Le train ne part pas encore, la porte s’ouvre et un monsieur demande s’il y a de la place. Il ne peut pas dire qu’il n’y a pas de place. Il fait la gueule mais il dégage une autre place. Ils se font la tête. Au bout d’un moment le train n’est toujours pas parti. La porte s’ouvre et une personne demande s’il y a de la place. Ils disent oui, ils font de la place et les deux font la gueule au troisième. Ce qu’on oublie de dire c’est qu’une fois le train parti, au bout de quelques kilomètres, ils s’ennuient tellement de ne pas se parler qu’ils se mettent à faire des histoires.

Applaudissements.