Impressions sur la Journée de Colmar

Robert William HIGGINS


R.W. HIGGINS
 
Cette journée m’a permis de donner corps à des réflexions qui jusque là étaient restées encore quelque peu abstraites ou théoriques. J’ai particulièrement apprécié la communication de Madame le Docteur Véronique Vignon, la simplicité de son exposé extrêmement dense, montrant la nécessité de ne pas s’accrocher à l’homme « réel »,  mais au contraire de s’ouvrir à la relation avec l’homme possible, de passer du savoir à l’incertitude, en un sens absolument pas négatif ( La « force » du Père n’est-elle pas d’être incertain ?). La nécessité aussi d’envisager l’autre au sens de Lévinas, car seul le regard de l’autre fait vivre, et bien des attitudes peuvent le dé-visager. Sa définition de l’accueil comme soin véritable, et de l’écoute comme non interventionnelle. Son souci du « Il » sociétal, de questionner l’optique qui ne considère que la guérison. Puis-je ajouter que la forme même, manuscrite de son PowerPoint, était en harmonie avec son propos ? J’aimerais beaucoup pouvoir lire son texte plus attentivement, même s’il n’existe que sous forme de notes. 

Je vous ai déjà fait part de ce que j’ai ressenti en écoutant le montage poétique des textes de J.P. de Dadelsen qu’a réalisé M. Bernard Beuvelot, et en assistant à la performance de la lecture des textes de l’Écriture plurielle. Un beau moment, un très beau geste qui opérait un mouvement de restitution, en donnant la parole aux patients, à ce qu’ils peuvent provoquer en nous, instaurant une mutualité entre soignants et soignés. Et encore une fois cette modeste et d’autant plus forte mise en scène, chacun restant à sa place après la lecture, constituant peu à peu une petite foule, pas apprêtée comme dans une photo de famille ou de groupe, un simple ensemble humain de « singularités quelconques » (G. Agamben),  incarnant un « nous » entre patients, la salle, les soignants. Et c’était donner sa place, inséparable du soin, à la création, à la culture. Un beau Kulturarbeit, pour employer le mot de Freud.

Des ateliers je retiendrai la discussion animée sur la convivialité, qui invite à revoir toute une conception quotidienne du soin. Ce n’est pas seulement les pauses, qui peuvent permettre aux soignants de se ressourcer. Se retrouver autour d’une table avec eux quelques heures dans la semaine peut nous permettre de recevoir d’eux. C’est une façon de rendre vivable, habitable le soin plus profonde sans doute qu’un simple appui sur les moments où ne soignerions plus. Cela prolongeait ce que j’ai ressenti pendant les lectures du matin. Et m’a donné à penser que la conception même, architecturale, des lieux de soins palliatifs pourraient s’inspirer de références moins directement hospitalières au sens médical, technique du terme : La Montagne Magique de Thomas Mann, certains sanatoriums, comme l’Hôpital de Bligny, des lieux qui prennent soin des malades en leur offrant en premier un véritable lieu de vie.

Je retiendrai également ces échanges autour du « Je ne savais pas quoi dire », où il pu apparaître que cela peut se partager, que le toucher, le silence, un bras, la simple présence, accepter de partager « une fiction », en n’y voyant pas qu’un déni de réalité, sont des façons de dire qui peuvent être bien mieux que certaines paroles. Donner des nouvelles des patients de la chambre voisine comme le disait le prêtre m’a paru une idée très forte, une belle façon de donner sa place à une vraie convivialité (Ivan Illich). Et, oui on peut se permettre de craquer, contrairement à ce que l’on enseigne de façon parfois bien rigide dans les IFSI.

Je ne suis arrivé qu’à la fin du troisième atelier, le temps de voir Les Ambassadeurs de Holbein. Une œuvre qui nous rappelle que la mort est ce que nous avons le plus en commun, et peut nous permettre d’en parler, ou d’accepter de ne pouvoir le faire.

Une impression générale enfin. Cette journée m’a permis de formuler cette idée « régulatrice » comme disait Kant : Nos manières de faire, en soins palliatifs, comme soignants, médecins, psychanalystes, doivent en premier lieu s’efforcer de ne pas, par notre intervention comme « spécialistes », professionnels, de ne pas déposséder le patient, son entourage, des ressources dont ils disposent, pour donner sens, pour symboliser, partager ce qu’ils vivent dans ces difficiles moments, ressources héritées ou construites, acquises, reçues d’autres ou en chantier…