Simone KORFF-SAUSSE

Psychanalyste, Maître de conférence Paris VII Diderot


Je vous remercie. Je vais dire, en préambule, quelques mots sur ce que peut être une approche psychanalytique de la question qui nous occupe aujourd’hui, celle du corps. La maladie pose, au psychanalyste, une question fondamentale : comment articuler corps et psyché à l’intérieur de la théorie de la méthode psychanalytique et, dans une perspective anthropologique, comment l’articuler avec la culture.
 
Je me réfère à FREUD qui a toujours été extrêmement intéressé par la dimension anthropologique des problématiques psychiques et aussi à la conception de FOUCAULT qui conçoit la maladie comme une construction, faite de représentations, les représentations étant variables selon les contextes socio-historiques. 

La maladie oblige à sortir d’une conception clivée de l’organique et du psychique qui s’appuie sur une image un peu schématique du biologique. Il faut donc essayer de trouver des passerelles qui rétablissent des potentialités évolutives et des interactions dynamiques entre le corps et la psyché. 

Il faut bien dire que les psychanalystes ont du mal avec cette question. Reconnaître la dimension de la réalité corporelle est toujours difficile pour eux car il y aurait danger, au fond, de perdre de vue l’objet de la psychanalyse qui est la réalité psychique. Cela mettrait en danger leurs méthodes et leurs théories que d’intégrer la dimension corporelle. 

L’impact de l’organicité fait écran. Les cliniques de l’extrême du corps, suscitent une idée d’irrémédiable et d’inguérissable. Mes recherches ont surtout porté sur la question du handicap. C’est à partir de ce que j’ai pu apprendre avec d’enfants handicapés dont je me suis occupée, leur difficulté à faire une construction identitaire avec un corps qui est atteint d’un handicap, donc quelque chose d’invalidant. J’ai élargi ce que j’ai appris dans ce champ à d’autres champs que j’appelle les cliniques de l’extrême qui sont les maladies graves, les prématurés, le vieillissement, qui conduisent aux extrêmes de l’humain et du pensable.

Ces cliniques extrêmes suscitent une idée d’inguérissable. Elles mettent en danger la vocation thérapeutique. Les psychanalystes sont, du coup, très souvent encore, dans une position de dire que, puisque c’est organique, puisque cet enfant a une maladie génétique, nous ne pouvons rien pour lui sur le plan psychique. Ils raisonnent en termes de : ou c’est psychique, ou c’est organique. Je crois que nous sommes là au centre du problème qui est comment penser les deux et les deux à la fois.

De quel corps parle-t-on ? Nous l’avons évoqué ce matin. Le corps réel, le corps de viande comme on disait, le corps pulsionnel, le corps érotique, de communication, le corps social, voire même le corps politique qui sera développé tout à l’heure par Roland GORI.

Le corps sain est un corps silencieux. On l’a dit. Dans notre expérience quotidienne, quand tout va bien, il y a une évidence des éprouvés corporels qui sont vécus dans ce que WINNICOTT appelle le sentiment de continuité d’existence. Les éprouvés corporels se rassemblent naturellement dans une unité construite sur des repères spatio-temporels qui sont liés par un investissement libidinal. Quand tout va bien, dit WINNICOTT, l’esprit n’est rien de plus alors qu’un aspect particulier du fonctionnement du psyché-soma.

Lorsque le « sentiment de continuité d’existence » est défaillant, selon WINNICOTT,  apparaissent les agonies primitives qui sont des angoisses massives, archaïques, primitives, morcelantes.

On peut faire référence, ici, à la clinique du traumatisme qui a été décrite par FERENCZI dans les textes écrits dans les années 1932/1933 qui sont toujours d’une grande actualité. On parlait ce matin de l’annonce de la maladie, ce moment où tout bascule, où plus rien ne ressemble à ce qui était avant, et qui a été décrit par FERENCZI, avec des descriptions cliniques tout à fait remarquables où il parle beaucoup de la sidération, de cette suspension de la faculté mentale, la pulvérisation, la fragmentation et le clivage sur lequel je reviendrai puisque je vais aborder la question du double, tout à l’heure.

Ce corps silencieux, quand il y a maladie, quand il quitte l’état de santé, le corps qui paraissait aller de soi, vécu avec ses sentiments d’unité, de continuité, source d’éprouvés non questionnés – on ne questionne pas les éprouvés corporels tant qu’on est en bonne santé – à ce moment-là, il devient une figure de l’inquiétante étrangeté. Il suscite la honte, il réveille des vécus d’abandon, voire des idées de persécution. Ce corps détruit, mutilé confronte le sujet à un étranger avec lequel il lui faudra vivre.

Le sentiment de continuité d’existence est mis en danger et dès lors s’impose la tâche au malade de rétablir la continuité entre l’avant et l’après, entre la santé et la maladie, l’avant et l’après de cet instant catastrophique ou de l’événement traumatique de l’annonce. 

Lorsque le corps tombe malade, s’en est fini de la tranquille cohabitation avec lui. De compagnon docile et silencieux, le corps devient un persécuteur bruyant et rebelle, source d’inquiétudes et de menaces. Le malade se sent trahi. La question de la trahison revient souvent avec ce corps qui est tout d’un coup défaillant, souffrant, douloureux, menaçant de disparaître en entraînant avec lui le sujet psychique qui se croyait à l’abri, en se berçant de cette illusion d’immortalité que FREUD a décrite et dont il dit qu’elle caractérise l’inconscient puisqu’une de ses idées est de dire que l’inconscient ne connaît pas la mort. Idée qui, me semble-t-il, est à remettre en question, qui est remise en question par un certain nombre de psychanalystes et aussi par la clinique quand on est dans une clinique avec des sujets confrontés à une mort prochaine. L’idée qu’il n’y aurait pas une représentation de la mort est à revoir.

Ce corps qui ne tient pas ses promesses, c’est un traître. Il suscite la honte, la soumission ou la révolte, selon les personnes. Il échappe, il est rebelle au contrôle, à la maîtrise. Dès lors, le sujet ne peut plus se penser comme maître de son corps. Il va faire des tentatives de maîtriser son corps, mais souvent vaines. Il est assujetti au corps. Qui est le sujet de ce corps désubjectivé. Est-il assujetti à un corps avec lequel il doit vivre dans un nécessaire clivage ? 

Il constitue une effraction dans la vie psychique du sujet et nous revenons là à cette théorie du traumatisme. Une effraction qui va faire comme un effet de fusible qui saute puisque cela dépasse les capacités d’élaboration du sujet, en tout cas dans un premier temps. Il faudra un temps très long pour élaborer ce qu’il se passe là. 

Le sujet devient étranger à lui-même. Ce devenir étranger peut évoquer une logique mélancolique qui a été décrite par beaucoup de grands écrivains comme. Ces écrivains décrivent à quel point le monde leur est étranger. Une espèce d’éloignement, de distanciation de ce monde, une non communication entre le monde et le moi, avec ces questions qui émergent : quel est le sens de ma vie, le non sens, mon existence, mon être au monde. Je vous parle là de la clinique de la mélancolie, car je pense qu’il existe un rapport avec ce que peut vivre la personne atteinte d’une maladie grave. 

On rencontre  alors la question de l’inquiétante étrangeté. Quand le corps subit ces modifications douloureuses, quand le corps devient l’étranger, c’est au fond un compagnon familier qui devient un intrus menaçant et étranger. Comment habiter ce corps impossible qui est impossible à penser, un corps privé de sens, privé d’histoire, de parole, comment parler de ce corps hors normes dans la clinique. 

Quel est le devenir psychique de ces expériences corporelles très particulières, ceci aussi bien chez le sujet lui-même que son entourage et que chez les soignants.

Pour FREUD, l’inquiétante étrangeté est cette variété particulière de l’effrayant qui remonte au depuis longtemps connu, depuis longtemps familier. Le« unheimlich » fait surgir quelque chose qui était familier, connu, trop connu mais qui était inquiétant. On a ce passage qui est tout à fait présent dans ces situations cliniques de maladie : un corps familier qui devient un corps étranger et étrangement inquiétant. 

Comment faire pour que ce corps étranger puisse devenir encore du familier ? Comment va-t-on pouvoir se familiariser avec cette étrangeté. Quels processus psychiques vont être mis en œuvre là, car une approche psychanalytique consiste à étudier le fonctionnement psychique, les processus psychiques qui sont à l’œuvre chez un sujet confronté à des situations extrêmes.

Cette notion d’inquiétante étrangeté a été beaucoup utilisée mais on peut la reprendre sans arrêt. Elle est extrêmement riche et très pertinente pour cette question de la maladie, pour ce champ clinique.

On ne peut cependant pas se contenter, dans le texte de FREUD, des éléments qu’il a mis en avant : la castration et l’Œdipe. Freud a occulté des aspects plus archaïques dans ce texte et en particulier dans la nouvelle de L’Homme de sable qui est la source de ce texte, mais il faudra dégager d’autres éléments comme la question du regard, du miroir et du féminin. 

Pour cette question du miroir, FREUD relate, dans une petite note de bas de page de ce texte, une expérience personnelle de unheimlich à propos d’un miroir. Il raconte que, lors d’un voyage en train, il était assis seul, dans un compartiment et que la porte s’ouvrit, suite à un choc. FREUD voit alors, je le cite : « un homme d’un certain âge en robe de chambre et casquette de voyage qui entrât chez moi. Je me précipitais pour me renseigner mais je m’aperçus, tout interdit, que l’intrus n’était autre que ma propre image reflétée dans la glace de la porte de communication. Je me rappelle encore que cette apparition m’avait profondément déplu. »

Se voir soi même et ne pas se reconnaître, voilà une source d’inquiétante étrangeté. De même, voir un proche malade, à la fois proche et lointain, familier et étrange et pour le malade lui-même évidemment de se voir dans ce miroir.

FREUD dit encore : « serait unheimlich tout ce qui devait rester secret, dans l’ombre et qui en est sorti »

Que voit le malade lorsqu’il se regarde dans un miroir ? Que devient le miroir dès lors que le sujet ne s’y reconnaît plus ? Comment le miroir fonctionne-t-il ? 

Je fais référence ici à un texte fondamental de WINNICOTT qui s’appelle Le regard de la mère comme premier miroir où il pose cette hypothèse très importante (qui a un rapport aussi avec le stade du miroir de LACAN) que le premier miroir est le regard de la mère. Ce sont les prunelles de la mère qui constituent le premier miroir dans lequel l’enfant se voit, va être amené à se reconnaître mais avec cette idée qu’il rajoute que ce n’est pas seulement une perception mais une aperception. Cela veut dire que cela inclut la réflexion de tout ce que cet enfant fait affectivement et émotionnellement à la mère. Il voit non seulement un reflet de lui mais ce qu’il représente pour la mère. Là, on entre dans un modèle de réflexivité qui va être développé développé, en particulier par un psychanalyste qui s’appelle René ROUSSILLON qui travaille à Lyon. 

Il y a cette expérience inaugurale du miroir qui se répète tout au long de la vie. J’avais fait un travail sur les autoportraits chez les peintres, en partant de l’idée que ce qui est mis en jeu dans cet exercice de l’autoportrait, que font tous les peintres, c’est de répéter, de reproduire, de retrouver, de prolonger cette expérience première où l’enfant se voit dans le regard de la mère. Dans cette réflexivité, l’enfant voit la mère, la mère voit l’enfant et le peintre va se donner à voir regardant le spectateur qui voit un peintre qui le regarde. Il y a tout ce jeu des regards entrecroisés.

L’expérience du miroir est donc une expérience primitive, mais je pense que ce que provoque la maladie, ce n’est pas simplement une régression ou une simple répétition de cette expérience. C’est une autre expérience. Le miroir douloureux renvoie, au sujet, non pas ce qu’il est comme chez l’enfant au moment du stade du miroir, mais ce qu’il n’est plus, ce qu’il a perdu.

L’enfant, lui, voit la présence d’un futur, l’anticipation de ce qu’il sera. Le malade voit l’absence du passé, la disparition de ce qui a été. 

On retrouve dans la clinique du vieillissement l’idée que  le vieux redevient comme un enfant, que le vieillissement amènerait à une régression, un retour à la Hilflosichkeit, la désaide, cette situation de dépendance du début de la vie. 

S’il y a des points communs, ce n’est pourtant pas la même chose. Il y a des différences entre un enfant qui arrive au monde et qui est dans cet état de dépendance, d’Hilflosichkeit, où il y a de l’anticipation sur du futur et un sujet vieillissant qui a vécu une longue vie avec des constructions identitaires et fantasmatiques importantes, même si elles sont déconstruite. 

Dans cette clinique, il ne s’agit pas de trouver forcément du connu – on va retrouver ce qu’il y avait avant – mais aussi de l’inconnu. En tant que psychanalystes, nous allons peut-être être amenés à produire de nouvelles théories ou à repenser nos théories en fonction de ce que nous présente une clinique qui peut être une clinique inédite. Je parle du vieillissement mais je crois que nous trouvons cette clinique dans beaucoup d’autres domaines des problématiques somatiques.

Au moment d’être atteint de maladie, l’expérience primordiale du miroir est réactivée. Je dirais que c’est de la qualité de cette expérience première que dépendra la possibilité de maintenir une reconnaissance de soi au-delà des transformations, de rétablir une continuité entre cet avant et cet après qui sont tellement coupés en deux. 

C’est toute la question de l’intériorité et de l’apparence. Dans tout ce qui a été dit ce matin, j’ai beaucoup pensé qu’on était dans cette problématique de l’intériorité et de l’apparence. La maladie vient introduire là cette espèce de coupure avec le risque qu’il y ait une espèce de fascination pour l’apparence au détriment de l’intériorité et la nécessité de retrouver une intériorité par rapport à l’apparence. 

Quand on parle, par exemple, de ce patient difforme, la dimension spéculaire est important. On se demande comment on peut entrer en contact avec cette personne parce que la réaction immédiate est de fuir, de s’en aller, de sortir de la chambre. Tout comme on va enfermer les malades ou les handicapés dans des centres où on ne les voit pas, cet évitement correspond à une domination du spéculaire du visuel. Qu’est-ce qui permet de changer le regard sur quelqu’un ? Je crois que la rencontre avec la personne va changer quelque chose parce que le visuel va laisser la place à une rencontre autre, au-delà du visuel, avec des mots si possible, mais ce n’est pas toujours possible parce qu’il n’y a pas toujours de mots quand il s’agit de personnes qui n’ont pas ou plus la possibilité de parler.

La notion de l’inquiétante étrangeté nous a introduit au double caractère de la maladie : horreur et fascination, attrait et répulsion. Cela veut dire que l’inquiétante étrangeté fait vaciller les frontières. On ne sait plus ce qui est réel et qui ne l’est pas, ce qui est animé et ce qui est inanimé, ce qui est vivant et ce qui est mort. C’est cela l’inquiétante étrangeté : ce qui est soi et ce qui est l’autre.

Elle conjugue la laideur et la beauté et la maladie contraint à regarder de face la figure de méduse. La figure de la Gorgone est emblématique de cette expérience que l’on peut vivre quand on rentre dans la chambre d’un malade et que l’on se trouve face à une personne qui présente une difformité.

L’étrangement inquiétant, je rappelle la phrase de FREUD : « serait quelque chose qui aurait dû rester dans l’ombre et qui en serait sorti ». Il y a quelque chose qui se donne à voir d’une manière brutale et inattendue et qui va provoquer l’évitement et la sidération. 

FREUD dit encore : « un effet d’inquiétante étrangeté se produit souvent et aisément quand la frontière entre fantaisie et réalité se trouve effacée, quand se présente à nous comme réel quelque chose que nous avions considéré jusqu’à là comme fantastique ». On retrouve cette idée du vacillement des frontières.

Ceci m’amène donc à la question du double. Le sujet malade ne s’identifie plus à son propre corps. Il ne se reconnaît plus dans sa propre image. Le corps ne correspond plus à l’esprit, imposant un dédoublement dépersonnalisant. Ce n’est pas moi, c’est un autre.

Nous avons entendu plusieurs fois et j’ai vu qu’il y a aussi, dans le buffet de cuisine, des propos comme celui-ci. 

Cet autre qui est-il ? Qui est le sujet de ce corps désujectivé ? Est-il assujetti à un corps avec lequel il doit vivre dans un nécessaire clivage ?

Je vais vous parler d’un poète qui s’appelle     Joé BOUSQUET, un poète de la première moitié du 20ème siècle, mort en 1950,. Ce poète a été atteint d’une balle dans la moelle épinière en 1918 dans la bataille de Vailly alors qu’il avait 21 ans. C’était un poète qui avait une vie très tumultueuse. On a dit qu’il était peut-être allé au devant, qu’il s’était exposé à recevoir cette balle. Toujours est-il qu’il s’est retrouvé, à l’âge de 21 ans, tétraplégique, couché sur un lit qu’il ne quittera plus. Il s’enferme à Carcassonne, dans une chambre tapissée de tableaux de peintres puisqu’il était dans un contact permanent avec tous les intellectuels de son époque, les artistes comme Max ERNST, Jean PAULHAN, Georges BATAILLE. Tout le monde venait le voir. Il écrivait beaucoup. Il s’occupait de publications. Il était extrêmement actif sur le plan intellectuel, mais il s’était enfermé avec ce corps totalement paralysé, douloureux. Il prenait beaucoup de morphine pour lutter contre ses douleurs.

Pendant ces longues années, il ne cesse de produire des textes, des journaux, des romans, des poèmes et, en particulier, des correspondances amoureuses. Il avait des relations amoureuses intenses avec des jeunes filles qui venaient le voir et avec lesquelles il entretenait de magnifiques correspondances, de très belles lettres. Il a écrit aussi un romain érotique. 

Ce poète illustre ce que nous disions ce matin sur le corps. Ce n’est pas parce qu’il avait un corps totalement immobilisé que ce corps n’était pas érotique. Cela l’amenait à porter l’érotisme dans le registre psychique avec toute la question que cela pose sur la sublimation. 

Il parle, entre autre, de ce corps absurde, auquel il est lié par des liens insupportables mais indissociables. Je me sentais pareil à un esprit attelé à un cadavre, dit-il. Il exprime admirablement ces décalages entre intériorité et apparence et le dédoublement.

Le double est effectivement, chez FREUD aussi, une des figures de l’inquiétante étrangeté. Je cite FREUD : « le caractère d’inquiétante étrangeté ne peut en effet venir que du fait que le double est une formation qui appartient aux temps originaires dépassés de la vie psychique qui du reste revêtaient alors un sens plus aimable. Le double est devenu une image d’épouvante, de la même façon que les dieux deviennent des démons après que leur religion s’est écroulée. ».

FREUD fait apparaître le double comme une figure inquiétante. Je me demande, à la lumière de la clinique, s’il n’y a pas une nécessité de ce dédoublement lorsque la personne est confrontée à la maladie grave, à ce corps qui devient complètement étranger. Comment habiter ce corps complètement étranger ? Devient-il inhabitable, au moins pendant un temps ? C’est aussi ce qui a été dit ce matin.

Il y a là une autre référence théorique qui me parait importante qui est du côté de FERENCZI qui s’occupait de patients qui avaient eu des traumatismes graves, précoces et qui montre comment l’enfant qui a subi de mauvais traitements, des traumatismes, des abus sexuels, trouve des stratégies de survie face à ce choc. 

Le sujet, que va-t-il mettre en place pour survivre ? FERENCZI parle d’auto clivage narcissique. Il dit que, face à cette situation destructrice, pour ne pas être complètement détruite, la personne va mettre en place un clivage, va couper en deux parties sa personnalité, en quelques sortes. Il dit : l’une sait et l’autre ne sait pas. L’une ressent et l’autre ne ressent pas. L’une continue à vivre, à exister. On voit ainsi des personnes qui ont subi des traumatismes précoces importants qui mènent une vie même satisfaisante et, un jour, ça craque. Çà craque à l’occasion d’un événement, d’une évolution de leur vie. Çà craque et c’est là que l’on voit apparaître l’autre partie. 

J’ai eu des patients adultes qui disaient bien : « il y a, quelque part en moi, une partie morte ». Peut-on revitaliser, réanimer cette partie morte ? Ce clivage a eu lieu à un moment donné pour sauver la personne. Paradoxalement, elle détruit une partie d’elle-même pour se sauver. 

Il y a donc cette question du double, de ce nécessaire dédoublement. J’ai rencontré cela dans la clinique à plusieurs reprises. Je pense à des enfants spina bifida qui doivent subir des soins avec des sondages urinaires. J’entendais souvent dire : « cette enfant est complètement passive, on dirait qu’elle est absente ». En réalité, quand on allait voir de beaucoup plus près, c’était au moment de ces soins que l’on voyait cette enfant s’absenter de son corps alors que cette même enfant était tout à fait capable d’être dynamique, active, présente et énergique à d’autres moments. On peut imaginer qu’il y a une nécessité de clivage avec ce corps objet de soins permanents. 

Je l’ai aussi curieusement retrouvé dans des témoignages de personnes qui avaient été greffées. Je crois que ce sont des greffes de rein. Une femme disait, en particulier, qu’elle parlait à son rein. Elle savait que cela avait été une femme. Vous savez qu’on dit qu’il ne faut pas donner d’éléments identifiants pour que la personne puisse vivre avec cet organe qui avait tout de même été prélevé sur un mort. Elle disait qu’elle lui parlait. « C’est dur aujourd’hui mais nous allons nous en sortir ». Quand elle vivait quelque chose de bien et de beau, elle lui en faisait part. J’ai trouvé cela absolument remarquable. C’est un très bel exemple d’appropriation subjective. Comment une personne, face à une situation extrême avec des vécus corporels qui sont, en même temps, extrêmement étranges et quasiment inédits, peut trouver malgré tout des possibilités de symbolisation, de métaphorisation, d’une appropriation subjective. De cet organe prélevé sur une femme morte, cette femme avait fait la présence en elle de quelqu’un de vivant. Je trouve cela très fort. 

Le double, BOUSQUET en parle, lui aussi. Il dit qu’il a failli mourir mais que la mort n’a pas voulu de lui ce jour là sur le champ de bataille : « la mort m’a trouvé trop lourd à emporter »

Depuis lors, c’est comme si une partie de son « moi » survit mais est tellement étrangère à l’autre, à cause de cette coupure introduite par l’accident, qu’il s’agit d’un autre « moi » qui serait né à Valmy le 27 mai 1918 : « l’homme qui est né en moi le jour de ma blessure a aujourd’hui une vingtaine d’années »

Ce dédoublement est presque un fantasme d’auto engendrement. Il faut engendrer cette nouvelle personne. Ce serait comme une naissance.

Une autre personne qui a apporté des cas cliniques très intéressants sur cette question est Michel de M’UZAN, un psychanalyste qui a travaillé d’une manière tout à fait remarquable avec des personnes en fin de vie, avec cette idée qu’il développe dans un article qui est vraiment un article de référence qui s’appelle Le travail du trépas où il montre que, jusqu’au dernier instant, il y a chez les patients qui savent qu’ils vont mourir, une appétence à un travail psychique et un investissement libidinal de la relation à l’autre qui peut d’ailleurs être mal vécu par l’entourage. Le thérapeute peut être amené dans un rôle assez difficile, à être pris dans cette relation dont il dit qu’elle peut presque être cannibalique ou vampirique. Ils doivent se prêter à cela mais l’entourage a parfois bien du mal, pris dans un mouvement de deuil anticipé, à accepter cette demande affective, même extrêmement importante, de la fin de la vie chez certains patients. 
Le malade en fin de vie se crée un double. Il dit que c’est une opération psychique très complexe. Une de ses patientes atteinte d’un cancer généralisé disait quelques jours avant sa mort : « voyez-vous, ce n’est pas moi qui suis malade, c’est l’autre. Non je ne suis pas schizo, ne le croyez pas, il s’agit de quelque chose de léger, de ténu, une sensation à côté de moi mais comme c’est pénible d’avoir quelque chose à côté de soi. ».

Au moment de perdre sa présence au monde, l’homme s’invente un double. Maryse VAILLANT en parlait ce matin. Il y a en même temps la reconnaissance du caractère inéluctable de la mort et la part de l’autoconservation qui rentrent en conflit ou qui sont présents en même temps. 

Je cite encore D’MUZAN qui dit: « ce n’est plus lui qui est malade mais son double et son double est une présence à la fois insolite et familière. Il est ce qui doit mourir à la place de la patiente dans ce qui assure sa survie. Il réserve jusqu’à un certain point un investissement narcissique suffisant de l’être propre. »

Là on touche à une autre question qui mériterait d’être développée qui est l’action du narcissisme. La possibilité de cette appropriation subjective, de cette possibilité de symboliser quelque chose à partir de la maladie dépend beaucoup de la qualité des objets du narcissisme, des objets internes, de la solidité des objets internes narcissiques. S’il y a des fragilités narcissiques, cela sera beaucoup plus difficile. C’est toute cette question du narcissisme qui est engagée à ce moment-là de la vie du patient.

L’autre question est : la maladie a-t-elle un sens ? Cela a été dit remarquablement ce matin. Les patients disaient que cela a donné un sens à leur vie, cela a été un enrichissement. 

Effectivement, l’être humain est un être auto théorisant. C’était LAPLANCHE qui disait cela. Il ne supporte pas le hasard, l’absurde. Il faut trouver des causes et des explications. 

Il a besoin d’interpréter les événements, de les rendre intelligibles, voire à la limite de trouver un coupable. Cela peut être le soignant ou le médecin, le coupable. Il faut bien penser qu’il y a une projection de nos propres culpabilités pour admettre et comprendre ces réactions qui peuvent être parfois très dures à vivre.

Il faut trouver une signification et on voit parfois des tentatives assez étonnantes pour trouver un sens qui va emprunter les voies de la pensée magique parce que cela est en opposition avec une pensée médicale objective. 

Joé BOUSQUET, surtout à la fin de sa vie, dans ses derniers textes, cherche beaucoup à donner un sens. Il dit que ce n’est pas possible que cette existence marquée par cette blessure n’ait pas un sens. Il écrit dans un des ses textes de fin de vie : « sachez que je vois enfin ma blessure comme le plus grand bienfait de ma vie ». Il y a jusqu’à une invocation de la providence. 

Je le cite : « ma blessure, d’autres épreuves aussi dures, demeurerait sans signification si je ne m’accordait avec la providence pour exiger de moi-même ce que les événements semblent en avoir exigé. Superstition, folie, je ne sais pas, je ne peux pas avoir été frappé en vain. ».
 
Cela ne peut pas être en vain. Il faut bien que cela ait un sens et on voit bien comment, chez lui, la causalité finit par être divine et que son amour sensuel pour une femme devient l’amour mystique du dieu. Il transforme cet amour pour ces jeunes filles qu’il connaît mais qui finissent par se marier et par le quitter, il transforme cet amour charnel, terrestre, en amour mystique de Dieu. 

Je voudrais ici faire référence au Retable de GRUNEWALD, puisque nous ne pouvons pas être à Colmar et parler du corps sans faire référence à cette représentation absolument extraordinaire qui a eu une telle influence sur tous les peintres modernes et qui se trouve ici au musée. Il y a ce corps sanguinolent, purulent, l’expression même du corps souffrant. C’est une expression tout à fait extraordinaire de l’homme de douleur qui se développait beaucoup à cette époque là. 

Peut-être pouvons-nous en dire un mot pour trouver, dans cette question du sens, le sens que peut avoir ce corps. Dans cette iconographie chrétienne, le sens est l’homme de douleur. Je cite le texte biblique : « les multitudes sont épouvantées à son sujet. Tout son aspect est défiguré. Vraiment, il n’a plus d’apparence humaine. Le voici comme une racine en terre aride, il n’a plus ni beauté, ni éclat. C’est un objet de mépris et de rebus, l’homme de douleur pétrit par la souffrance. ».

L’image véhicule dans la perspective de la théologie chrétienne du Moyen-Âge, un message fondamental. Cela correspond à l’idée de l’incarnation. Si on représente le Christ, c’est parce qu’il a une double nature, à la fois humaine et divine. 

La laideur, associée à l’idée de la souffrance, est là justement pour évoquer le caractère humain du Christ. Il est humain, il a un corps qui souffre comme tous les humains. Cette œuvre vient donc montrer ce corps blessé et cela rompt avec la tradition classique, de l’antiquité, qui était de montrer la beauté du corps, l’harmonie du corps qui était en rapport avec l’harmonie du monde. 

Ici, l’idée qui est amenée, c’est que le corps souffrant, malade, déformé, puant, dégoûtant, ne vient plus déranger l’ordre du monde. Il n’est plus à rejeter comme dans l’idéal de beauté dans l’antiquité mais représente au contraire ce qui est proprement humain et devient une figure d’identification possible qui est représentative de la condition humaine. 

D’une manière générale, la maladie favorise ce recours à la dimension sacrée religieuse. Cela serait encore un autre chapitre. Il ne faut pas méconnaître que toutes ces problématiques soulèvent aussi la question du sacré qui n’est jamais loin. Cette dimension sacrée est aussi impliquée, engagée dans la maladie. 

Je terminerai avec un poète, une citation de Joé BOUSQUET. Il dit : « je suis dans ma mort par ma blessure. J’habite ma mort où j’ai puisé la force de me connaître dans ce qui m’est étranger ».

C’est une phrase très dense, très admirable où, par rapport à la question de l’inquiétante étrangeté, il propose cette possibilité de se reconnaître dans cet étranger. Quand le sujet est confronté par la maladie à l’inquiétante étrangeté, comme on l’a aussi entendu ce matin, on peut en tirer tout un enrichissement de l’existence.

Je vous remercie.

Applaudissements.