Eve BERGER

Docteure en Sciences de l'éducation, Chercheure au CERAP (Université Fernando Pessoa, Porto), Pr. associée à l'Université du Québec (Rimouski)


Merci aux organisateurs pour m’avoir permis de venir pour la première fois à ces journées que je découvre. Merci à notre présidente pour sa conférence introductive et l’expérience qu’elle m’a fait vivre au passage. Accueillir cette conférence, cette présentation en s’appelant Eve, c’était quelque chose.
 
Pour terminer cette matinée, je vais vous parler des fruits de recherches collectives qui sont menées dans le CERAP, Centre d’Etude et de Recherche Appliquée en Psychopédagogie perceptive. Il y a un site internet avec toutes les recherches et, au passage, mes écrits et publications si vous voulez voir d’autres choses.
 
Je vais vous présenter le fruit de recherches universitaires mais aussi le fruit de ma pratique. Je suis essentiellement présentée comme Docteur en sciences de l’éducation et chercheure, mais je suis avant tout praticienne de terrain. Dans une vie antérieure, mon premier métier, ma première formation a été psychomotricienne. Je fais depuis 30 ans de l’accompagnement individuel de personnes qui sont soit en situation de difficultés physiques ou psychiques et donc entre autres porteuses de maladies graves et chroniques, soit en quête de sens, de mieux se connaître ou en transition dans leur vie.
 
La question qu’on va se poser ensemble, c’est : « qu’est ce qui se passe à l’intérieur de notre corps quand on est dans un moment relationnel ? ». Là, par exemple, on est ensemble, nous face à vous. Que se passe-t-il à l’intérieur de nous ? Qu’est-ce qui se passe, peut-être, collectivement ? Qu’est-ce qui se passe à l’intérieur d’un être humain de manière universelle et en chacun de manière plus individualisée, plus singulière ? C’est pour cela que je vais rester devant vous pour vous parler. Je ne vais pas aller cacher mon corps derrière le pupitre.
 
Véronique, qui vient de parler, disait que l’engagement est une mise en mouvement. C’est pour cela qu’il est intéressant de se demander ce qu’il se passe à l’intérieur du corps : parce que l’engagement est une posture qu’on prend (on a une posture engagée, une attitude engagée), et c’est même plus, c’est effectivement un mouvement. S’engager, c’est vraiment « aller vers ». Mais on va voir, à travers ce que je vais essayer de vous partager, que ce n’est pas seulement un « aller vers », en fait c’est un mouvement multidirectionnel. C’est parce que c’est un mouvement, parce que c’est une mise en mouvement de soi, que c’est intéressant d’aller se demander ce qui se passe dans notre corps, comment on vit l’engagement dans la relation chacun à l’intérieur de notre corps. Y a-t-il moyen d’écouter, d’avoir accès à la façon dont cela se passe pour nous et pour l’autre, l’autre pouvant être la personne porteuse de maladie avec qui on est en ce moment en relation, ou n’importe quel autrui avec qui on est en relation : un collègue, un proche.
 
Qu’est-ce qui me permet de vous présenter ce que je vais vous présenter ? Je vais vous parler un tout petit peu de mon parcours professionnel, qui a aussi été un parcours personnel d’ailleurs, parce que c’est là que j’ai rencontré ce dont je vais vous parler.
 
Au départ, j’ai donc une formation de psychomotricienne. Je me suis retrouvée, à la sortie de ces études, passionnée par tout ce que j’avais appris. La question du lien entre le corps et l’esprit était la chose qui me passionnait le plus au monde très tôt, avant même que je sois capable de me le dire. Mais j’étais en même temps frustrée parce que j’avais l’impression d’avoir acquis énormément de savoirs sur le corps, énormément de savoir sur l’esprit, le psychisme, mais pas sur le lien entre les deux. Je ne voyais pas comment j’allais m’y prendre pour toucher ensemble le corps et l’esprit de manière un peu élaborée, c’est-à-dire en allant au-delà de l’évidence que tout le monde connaît ici par son propre vécu, à savoir qu’ils sont liés de toute façon et que donc, quand on parle à quelqu’un, qu’on fait appel à son psychisme, son mental, à sa pensée, il y a forcément des résonances dans le corps et que, quand on touche quelqu’un, qu’on s’adresse à son corps, il y a évidemment des résonances émotionnelles, mentales, etc. J’étais frustrée et je me sentais limitée. Pour le coup, la question de la limite était d’emblée présente. Je me disais « mon dieu, je vais prendre mon premier poste, je ne sais pas comment je vais m’y prendre ».
 
A l’époque, j’avais rencontré Monsieur Danis Bois qui est le fondateur de la fasciathérapie. Je ne sais pas si certains d’entre vous connaissent la fasciathérapie. C’est une méthode de thérapie manuelle qui est un peu une cousine de l’ostéopathie. Danis Bois était ostéopathe à l’origine. A l’époque, c’était le tout début de la fasciathérapie. J’ai donc fait cette formation qui m’avait intéressée, après avoir reçu moi-même un soin. Il y a beaucoup d’approches de soins, de mouvements et de développement personnel qui travaillent sur le corps, et elles se différencient par le type d’expression du vivant auquel elles s’adressent dans le corps.
 
Dans la fasciathérapie on travaille sur ce qu’on appelle un « mouvement interne ». Qu’est-ce qu’un mouvement interne ? C’est un mouvement qui anime la matière dont nous sommes constitués, le matériau dont nous sommes faits, notre chair. Parce que nous sommes vivants, elle bouge, elle n’est pas figée, elle n’est pas fixe. Beaucoup de personnes ici travaillent en soins palliatifs. On sait bien que cette mouvance, qui est à la fois la marque, le signe et le moteur du vivant, s’arrête quand la personne meurt. C’est bien ce qui fait que le corps, sa substance même, change de consistance, se durcit. Notre chair de vivant – et on est vivants jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’on ne le soit plus – est animée d’un mouvement, elle bouge, est mouvante. Cette mouvance est aussi ce qui lui donne sa chaleur, son moelleux. Chacun de nous ici a fait l’expérience d’avoir eu un accident, un choc, d’être tombé ou d’avoir un torticolis. On sait bien que, quand une zone nous apparaît comme moins vivante, c’est souvent parce qu’elle s’est arrêtée, elle s’est un peu immobilisée. Quand on a un bon torticolis, cela devient à la fois plus dur, plus dense, plus douloureux mais on le sent aussi comme moins vivant. On ne sent d’ailleurs cette zone plus que par la douleur. On ne la ressent plus par la vie qui l’anime. Il y a comme une immobilisation.
 
Il est tout à fait possible de percevoir ce mouvement interne. Ce sera d’ailleurs l’objet de l’atelier que mon collègue Dominique Mathis et moi-même allons animer cet après-midi. Il est tout à fait possible de percevoir ce mouvement à l’intérieur de soi et à l’intérieur de l’autre, soit par le toucher, en posant sa main sur le corps, soit en s’intériorisant par une méthode un peu méditative, où l’on ressent son mouvement à l’intérieur de soi. Danis Bois dirige aujourd’hui le CERAP, donc le centre de recherches qui mène depuis maintenant 15 ans des recherches scientifiques et universitaires, des recherches qualitatives, sur les effets, les impacts du développement de ce mouvement interne et de sa perception sur différents secteurs de la vie des personnes, personnelle ou professionnelle. L’équipe de praticiens chercheurs, dont je fais partie, s’attache depuis 30 ans à étudier ce mouvement interne. Comment est-il, comment fonctionne-t-il, y a-t-il des lois de fonctionnement, des invariants, c’est-à-dire des choses qui marchent de la même façon chez tous ? qu’est-ce qui se passe quand il se ralentit ou se bloque à certains endroits ? comment peut-on le relancer, qu’est-ce que cela a comme effet d’uniformiser sa présence dans le corps et comment est-il organisé dans ses trajets et sa temporalité, sa spatialité, quelle est son architecture ?
 
C’est toujours un peu délicat d’en parler sans le faire vivre. Je vais essayer de vous le faire vivre à distance, un peu dans mon corps à moi. Si cela marche, ceux d’entre vous qui y sont sensibles pourront peut-être le percevoir, de corps à corps, de mouvement interne à mouvement interne, peut-être.
 
Evidemment, après 30 ans de recherches, vous imaginez bien qu’il y a énormément de choses à dire sur ce mouvement interne. Je vais vous parler, pour le thème de notre journée, de ce qui, dans son architecture, dans sa forme qui nous habite tous, parle de la relation et de l’engagement dans la relation. Peut-on, de la description et de la perception de ce mouvement interne, en faire un point d’appui pour la relation ?
 
Dans votre dernière diapositive, vous avez parlé du collectif comme lieu d’ancrage et de ressourcement. Je parle pour ma part de notre intériorité corporelle à chacun comme lieu d’ancrage et de ressourcement pour la relation, pour essayer, très humblement, d’apporter quelques éléments d’appui à toutes les questions qui ont été posées depuis ce matin : de l’épuisement, de la limite, etc. J’ai envie d’ajouter : pas seulement répondre aux problématiques de l’épuisement ou de la limite. Peut-on s’appuyer sur cette vie intérieure relationnelle qui habite notre corps pour, peut-être, dans le temps réel de la relation, être aussi dans un mouvement créatif de la relation ? Au-delà d’essayer d’éviter ou de répondre aux choses difficiles, n’y a-t-il pas dans notre corps un lieu qui puisse être un lieu de créativité relationnelle ? Tous les récits cliniques qui nous sont faits, toutes les histoires que nous racontent nos amis des Neztoiles, sont à chaque fois des histoires de créativité relationnelle : chaque moment vécu est comme une création, une œuvre.
 
Pour ce qui concerne cette histoire de la relation, je vais vous parler d’une des expressions que prend ce mouvement interne à l’intérieur de nous. Je vais poser mon micro pour vous le montrer, je vais essayer de parler fort pendant ce temps.
 
Intervention hors micro.
 
Je vais vous parler de trois aspects de ce mouvement interne et de comment il peut nous aider dans nos fonctions de soignants ou d’accompagnants, dans nos relations d’une manière générale. Ces trois aspects sont : d’une part un biorythme universel (on fonctionne tous pareil sur un certain plan) ; d’autre part un aspect profondément singulier (et cela ne s’oppose pas) ; enfin un aspect relationnel, c’est-à-dire qui relie les singularités entre elles. Le mouvement interne porte la façon dont je vais entrer en relation avec chacun ou le monde.
On va prendre ces trois types d’aspects pour voir comment on peut s’appuyer dessus concrètement, face à ce qui est décrit depuis ce matin.
 
Qu’est-ce qui est universel, pareil chez nous tous ?
D’abord la lenteur à laquelle il se déroule est la même chez tout le monde. J’étais là quasiment à l’origine de l’émergence de cette pratique, donc cela fait plus de 30 ans, même 34 ans. On est allé travailler aux quatre coins du globe. On a travaillé avec des hommes, des femmes, des enfants, des bébés dans le ventre de leur maman, des personnes en fin de vie, des personnes de toute religion, orientation sexuelle, ethnie et tout ce que vous voulez. C’est la même lenteur, c’est la lenteur de ce moteur de l’humain. Il y en a d’autres mais, celui-ci, il a cette lenteur-là. C’est très lent. Vous parliez de l’importance de l’appartenance, du sentiment d’appartenance. Cette lenteur est très intéressante car, quand on se met à son contact, parce que cette lenteur est universelle et qu’elle est la même dans tous les corps, c’est un endroit où on peut se relier à l’espèce dont nous faisons partie, à l’humanité. Quand on travaille avec une personne en fin de vie, en soins palliatifs ou même une personne atteinte d’un cancer dès le début de l’annonce du diagnostic, dès qu’on pose la main en percevant cette lenteur à l’intérieur de son corps, il y a tout de suite comme une connexion qui se fait de vivant à vivant. C’est facile puisque notre mouvement interne à tous est à la même lenteur. Elle est la même pour tout le monde, il y a donc un lieu de connexion qui est très facile.
Ce sera aussi l’objet de l’atelier tout à l’heure.

Une autre chose est universelle, c’est la rythmicité du mouvement interne, sa cadence. Il se manifeste sous la forme d’un rythme, fait d’une grande dilatation, puis d’un grand retour, très lents, au rythme de deux cycles par minute. Ce rythme est universel. Même quand on dort, à l’intérieur de nous ce pouls continue à se produire. On va parler de mouvement de divergence et de mouvement de convergence. (à un conférencier) : Ce sont des mots que vous avez aussi employés à certains moments. Le mouvement de divergence, celui qui va vers le monde, vers l’autre, c’est vraiment l’invitation, le mouvement qui nous invite à entrer en relation, à aller vers l’autre mais aussi à déployer notre singularité vers l’autre, à offrir. C’est le mouvement qui offre, qui s’offre.
On peut voir deux choses dans le mouvement retour, de convergence. D’abord on peut voir un mouvement de retour à soi. On le sait, on le vit tous dans le milieu des soignants, le mouvement de retour à soi est énormément défavorisé, absent. Le burn out, avant tout, c’est la prédominance massive du mouvement d’aller vers et de donner sur le mouvement de retour à soi et de recevoir.
Ce que nous apprend ce biorythme à l’intérieur de nous, c’est que notre corps d’humain vivant est fait, donc nous sommes faits, pour aller vers et ‘relationner’ mais aussi, et de manière absolument égale et alternée, pour revenir à nous-mêmes et recevoir, et nous ressourcer au-dedans. Quand on le vit, on se rend compte que ce retour à soi n’est pas un acte de quitter la relation. Je peux très bien revenir à moi sans quitter le lien avec vous mais mon regard intérieur se tourne vers la profondeur de moi au lieu de se tourner vers vous. Pour autant, le lien peut être maintenu. Cela nous apprend, dans l’universalité de ce biorythme, que la chair dont nous sommes faits est animée d’un mouvement qui va vers ET qui revient à soi. Quand on est dans une activité où on est dans la prédominance du don et que les conditions extérieures ne sont pas réalisées pour qu’un équilibre plus écologique soit respecté, se prendre un petit moment de temps en temps pour se remettre au contact, intériorisé, à l’intérieur de soi, dans son salon ou son bureau, avec cette rythmicité interne, c’est un moyen de venir se ressourcer à la source d’une alternance physiologique et écologique.
 
Je fais beaucoup de formation professionnelle. J’ai dirigé pendant 20 ans l’organisme de formation professionnelle à toutes ces pratiques, la fasciathérapie et la Pédagogie Perceptive qui est son prolongement et qui inclut la mise en mouvement, l’introspection sensorielle et l’entretien verbal. Tous les professionnels de l’éducation, de la formation ou du soin que nous formons tirent un immense bénéfice dans une pratique personnelle de ce biorythme, pour se ressourcer et redynamiser leur vitalité, venir répondre à leurs besoins internes de ressourcement, non pas de repli mais de retour à soi. Des professionnels qui ont été formés à ces pratiques et qui travaillent dans des hôpitaux, des cliniques ou des services de soins palliatifs, mettent de plus en plus en place des ateliers pour les soignants eux-mêmes. Les professionnels se forment pour proposer cette pratique aux patients, aux personnes malades, mais aussi pour les soignants eux-mêmes. C’est très puissant, régénérant en peu de temps.

Ceci est pour l’aspect universel. Il y a après l’aspect singulier. Nous possédons tous cette lenteur et cette rythmicité fondamentale de divergence/convergence, qui correspond donc à une capacité fondamentale de l’humain d’alterner le don et le retour à soi, mais la manière dont nous sommes capables de la mettre en œuvre n’est pas égale. Notre vie, notre histoire, notre héritage – Daniel en a parlé ce matin, y compris l’héritage génétique ou transgénérationnel – fait que nous avons tous, dans ces deux grandes orientations, des secteurs ou une orientation plus aisée, plus libre, plus fluide, plus spontanée, plus engagée et une autre qui l’est moins.
 
Vous voyez déjà mon profil à moi. Quand j’avais 20 ans et que j’ai commencé ce travail, c’est clair que j’étais quelqu’un de très projeté en avant, dans le don, et le mouvement de recul, celui qui permet de prendre du recul, de nous ressourcer, de nous mettre en contact avec nous-mêmes, de nous reposer, je ne savais même pas qu’il existait ! Mais maintenant, je sais faire. Si on regarde plus précisément les différences interindividuelles, je suis sûre qu’il y a parmi vous des personnes qui se sont reconnues. En général, dans les assemblées de soignants (on ne fait pas ce métier par hasard), il y a une certaine prédominance des mouvements de donner sur les mouvements de recevoir.
 
On peut être beaucoup plus fin dans l’analyse et la lecture. En réalité, si on prend le mouvement de divergence, celui qui ouvre au monde, qui emmène dans la rencontre et permet d’offrir le meilleur de soi-même, d’entrer en relation avec le plus possible de soi, de sa présence, est fait de trois mouvements : il va vers l’avant, mais aussi vers le haut et globalement vers l’extérieur, vers les côtés.
 
Intervention hors micro.
 
On a donc trois axes de l’espace : haut-bas, avant-arrière et l’axe sur les côtés, dans la transversalité. Chacun de ces trois axes est porteur de capacités, d’attitudes et de comportements différents. Je suis en train de vous résumer en 10 minutes des années et des années de recherche, vous me pardonnerez donc la simplification. En même temps, je suis sûre que cela va vous paraître logique.
Avec quoi entre-t-on en relation quand on va vers le haut ? Que cela représente-t-il pour vous ? Pensez à votre métier. Vers le haut, c’est la capacité de surplomb d’une situation. Je suis sûre que vous connaissez des situations où vous sentez que vous avez perdu toute capacité de surplomb. Ce sont les moments où on dit « j’ai la tête sous l’eau, concrètement je n’arrive plus à m’élever au-dessus, je n’arrive plus à voir les choses d’en haut. Du coup, je perds ma vision qui permet de voir loin », pour la situation, pour le patient, ou pour ma propre situation. Beaucoup d’études ont été faites où on a interrogé des personnes sur ce qu’elles rencontrent dans ce mouvement vers le haut : c’est le rapport qu’on développe au sens de notre mission, de notre métier, à quelque chose qui est de l’ordre des valeurs qu’on porte, qui peuvent être esthétiques, éthiques et même spirituelles pour certains, le mot a été prononcé.
 
Que va-t-on trouver plutôt vers le bas ? Qu’est-ce que représente le sol ? C’est l’ancrage, notre solidité. C’est où s’enracine notre vocation. Quelqu’un parlait tout à l’heure du désir qui s’use, y compris notre motivation. Combien de soignants entend-t-on dire « j’ai les jambes coupées » ? On a l’impression d’ailleurs de ne plus avoir de membres, cela coupe les bras, les jambes.

L’axe haut-bas est donc l’axe ciel-terre, l’axe d’ancrage et de surplomb. Face à un patient, à certains moments, on peut être complètement déstabilisé dans nos appuis. On sent qu’on n’est plus sable, plus ancré pour recevoir ce que le patient a besoin de nous exprimer. A d’autres moments, on perd le surplomb. Dans notre profil fondamental, c’est rare que l’équilibre soit parfait et ce n’est pas forcément le but d’ailleurs. On a tous un profil, plus de facilité ou d’amplitude ou de liberté, de spontanéité vers le haut ou dans l’ancrage vers le bas. Vous reconnaissez-vous un peu ? Pourriez-vous dire « je suis plutôt du genre bien ancré, à pas trop perdre mon ancrage ou plutôt à ne jamais perdre le surplomb ? ou je perds facilement l’un ou l’autre » ? Pouvez-vous mettre en lien avec des situations que vous vivez ?
 
L’axe avant-arrière, c’est vraiment le mouvement de l’engagement, l’engagement vers l’autre. En arrière, c’est plutôt le recul, la prise de recul.
 
Qu’est-ce que représente l’axe sur les côtés ? C’est l’ouverture des appuis et de l’envergure. Rosa Tapioca nous racontait tout à l’heure comment elle fait des câlins, de quoi elle a besoin pour faire les câlins. Elle ouvre ses ailes, ses bras. Elle ouvre un espace pour embrasser quelqu’un mais aussi pour embrasser la situation. Vous savez bien que, dans notre activité, dans ce qu’on rencontre, quelques fois, on se rétrécit. On sent qu’on n’a plus cette envergure qui nous permet aussi de voir large, d’envisager plusieurs possibilités.
 
Si on mixe toutes ces orientations, on voit que si on menait une analyse fine du biorythme individuel que je vous ai présenté tout à l’heure, certains ici auraient un développement très fort vers le haut mais pas forcément beaucoup vers l’avant, très développé globalement vers le dehors mais pas beaucoup de recul, quelque chose qui est très vers le haut mais pas beaucoup d’ancrage ou, au contraire, très ancré mais du coup pas beaucoup de possibilités d’envisager d’autres choses. Vous voyez toutes les possibilités de lecture qu’il peut y avoir.
 
On a tous un profil individuel. C’est là qu’on est très différents. La situation, le contexte, la personne avec qui on est en consultation ou en accompagnement, le contexte institutionnel ou collectif, tout cela influence aussi notre façon de garder libre et de déployer ce schème fondamental relationnel interne. Il y a des structures, des collectifs, des contextes de travail où on ne peut plus donner, se déployer, où on ne peut plus prendre du recul, revenir à soi. Je discutais hier avec Éric, qui était à côté de moi, qui fait partie de l’association. Il m’expliquait qu’il travaillait dans une structure où il y avait beaucoup d’invitations à se relier, se parler. On le sentait. Il était à côté de moi, on se parlait, on ne se connaissait pas mais je sentais dans son corps qu’il se déployait. C’est sûr qu’il est dans une autre configuration relationnelle pour rentrer en relation avec les personnes dont il s’occupe ou qu’il accompagne, c’est évident.
 
On est en train de parler de nous comme soignants, accompagnants. Et puis il y a la personne qui est en face de nous, la personne à qui on vient d’annoncer qu’elle est malade. Une personne est en fin de vie. Une personne est en attente des résultats d’analyse, en stress. Comment elle va être en face de nous ? Elle a son propre profil, son propre contexte. Imaginez que vous soyez un praticien, un soignant, un accompagnateur très dans le « aller vers ». J’y vais et, en face de moi, j’ai quelqu’un qui est stressé, dans son inquiétude, figé. Comment peut-il vivre l’amplitude de mon « aller vers » à moi ? Il peut le vivre comme une intrusion, comme quelque chose qui le secoue. Il peut le vivre au contraire comme une main tendue. Je ne sais pas. Et que se passe-t-il si moi, praticien, je suis plutôt dans l’écoute et dans l’accueil, pas trop interventionniste, si je ne pose pas trop spontanément de questions, si j’attends que ça vienne vers moi et, qu’en face, le patient est pareil ? Repérer cela est intéressant, pas seulement dans les mots, dans ce qui va se dire dans le moment où on est avec la personne, mais aussi dans notre perception de l’autre, dans notre perception interne. Vous voyez que le nombre de configurations relationnelles de par le profil de chacun et le contexte.
 
Je vais terminer sur deux choses. Aucun intérêt de savoir que ceci est à l’intérieur de nous si c’est pour en rester à identifier quel genre de capacité cela porte, et à repérer chez moi quels sont mes points forts et les endroits où je suis moins performante, parce que la vie m’a construite comme cela. Ce n’est pas très intéressant. Ce qui est intéressant, ce n’est pas de le savoir, c’est de le vivre. C’est de le ressentir et de pouvoir identifier ses points forts et les entretenir, et développer par la pratique les endroits où on est moins bon, les endroits où notre vie ne nous a pas construit des orientations de liberté. Ceci est possible et, ceci, c’est l’espoir. C’est parce que ce biorythme a, dans son aspect universel, les six orientations, que je peux aller avec mes limites singulières me connecter, me relier à ce mouvement du vivant. Ce mouvement du vivant, à l’intérieur de moi, peut m’aider à déployer de nouvelles orientations, pas à m’enlever les limites mais à prendre appui sur lui pour pallier mes limites. Je ne sais plus qui a dit tout à l’heure à propos de la vie : « cette existence qui nous porte en permanence ». Cette existence, qui nous porte en permanence, est dans notre corps. Ce mouvement, c’est le mouvement de l’existence qui nous porte en permanence. Si j’apprends à le percevoir à l’intérieur de moi, je peux réellement m’appuyer sur le vivant dans moi. Cela ne résout pas tout. Cela ne changera pas l’institution dans laquelle je travaille. Cela ne changera pas la situation politique et économique. Mais cela me donnera à moi d’autres ressources pour les relations que j’entretiens et pour la relation que j’entretiens avec moi-même, pour prendre soin de moi. Ceci est la première chose.
 
La deuxième chose, c’est que ce grand pouls, le biorythme, est comme une marée : il y a le courant dans un sens et, avant que cela revienne dans l’autre sens, il y a le moment où ça s’arrête. Ces 20 minutes entre la marée montante et la marée descendante. C’est un moment magique. C’est le moment où c’est suspendu. On sent qu’il y a quelque chose de très particulier, comme une fenêtre qui s’ouvre dans le temps, comme quelque chose qui ouvre sur une paix, une écoute. C’est le moment où on se rend compte que la marée est montée et où se prépare le fait qu’elle va descendre. Dans mes accompagnements, quand je suis avec des personnes que j’accompagne, c’est peut-être un des moments les plus forts. Ce sont des moments où il y a toute la lecture de ce que je sens à l’intérieur de moi, quels sont mes élans, comment je m’ajuste au mouvement de l’autre mais aussi ce moment qu’on appelle, dans notre pratique, le moment de « point d’appui » où je vais pouvoir écouter ce qui vient de se passer et peut-être va se passer. Cela ne donne pas accès à ce que vit l’autre mais cela donne accès à la résonance en soi du moment que nous sommes en train de passer ensemble. C’est une aide immense dans la pratique même du moment relationnel. Dans ce que je vous ai présenté, il y a une pratique qu’on peut avoir en amont, chez soi, pour prendre soin de soi, une pratique de développement de potentialités, et ce qui se passe au moment relationnel avec les personnes que nous accompagnons.
 
Voilà, en quelques mots, de quoi nous ouvrir l’appétit. Merci beaucoup de votre attention.