Marie Josée DEL VOLGO

Médecin, Maître de conférences Faculté de médecine, Aix-Marseille II, Directeur de recherche en Psychopathologie clinique


Merci tout d’abord aux organisateurs pour leur invitation à intervenir dans ce colloque intitulé « Le cancer, pourquoi moi ? Sens, non sens et quête de sens ».
Dans le titre de mon intervention, on y trouve deux parties qui s’opposent et qu’on a à prendre en considération selon ce dont j’ai rendu compte depuis de nombreuses années, depuis le début de mes recherches dans le domaine de la psychopathologie clinique, soit une vingtaine d’années maintenant. Cette opposition fait référence au principe de complémentarité du physicien quantique Niels BOHR. Cela peut vous paraître très éloigné de notre propos, mais il faut bien admettre que le dispositif de parole et de langage qu’est la psychanalyse, l’écoute clinique, d’une part et le dispositif médico-biologique d’autre part, que ces deux dispositifs s’excluent mutuellement. Vous allez peut-être, et je l’espère, comprendre ce que cela signifie au fur et à mesure de ma communication.

Je vais commencer avec deux citations. Les textes sont très importants pour nous, dans notre travail,  les textes fondamentaux et pas forcément toujours ceux de Freud. Je vais donc citer LEVI-STRAUSS, citation tirée de son texte sur l’efficacité symbolique et CANGUILHEM.

Ce texte de LEVI-STRAUSS m’a été signalé par Pierre FEDIDA qui a été mon parrain d’HDR et que j’ai soutenue en 2000. Ce texte a été très important dans mes recherches et dans la progression de ce travail. J’y reviens de temps en temps. Aujourd’hui, j’en ferai une analyse un peu plus serrée que d’habitude. C’est une lecture passionnante à chaque  fois tant elle permet de faire toujours de nouvelles découvertes.

LEVI-STRAUSS écrit, dans ce texte sur « l’efficacité symbolique » qui date de 1949 – je vais me référer à plusieurs auteurs de ces années-là, 1940-1950, des philosophes notamment - : « Cette forme moderne de la technique shamanistique, qu’est la psychanalyse, tire donc ses caractères particuliers du fait que, dans la civilisation mécanique [langage de l’époque, de 1949 ; on dirait plutôt aujourd’hui technoscientifique], il n’y a plus de place  pour le temps mythique, qu’en l’homme même. De cette constatation, la psychanalyse peut recueillir une confirmation de sa validité, en même temps que l’espoir d’approfondir ses bases théoriques, et de mieux comprendre le mécanisme de son efficacité, par une confrontation de ses méthodes et de ses buts avec ceux de ses grands prédécesseurs : les shamans et les sorciers. » (p. 225-226).

La deuxième citation est de CANGUILHEM, 1943, Le normal et le pathologique. Il reprend ce que disait avant lui le célèbre chirurgien de la douleur, LERICHE, à savoir que, « dans la maladie, ce qu’il y a de moins important au fond, c’est l’homme. » (p. 53). Vous voyez la séparation assez radicale, avec les avancées scientifiques de la médecine, entre ce temps mythique, ce mythe individuel du malade et la maladie telle que le médecin, la médecine, les chercheurs l’objectivent. Il faut bien avoir cela en tête si on veut sortir des difficultés, des malentendus dont on a déjà pu largement débattre ce matin. 

C’est aussi peut-être la dimension clinique aussi, puisque j’ai cité LERICHE, qui tend à se réduire comme une peau de chagrin de nos jours et dans la question du pourquoi que j’ai entendu en particulier de Magali EDEL en ouverture de ce colloque. Il y a aujourd’hui une réelle difficulté pour les médecins et les soignants dans leur ensemble à se réapproprier la clinique. Comment faire quand on se trouve dans ce contexte d’une médecine technoscientifique où le mythe du malade et ses croyances sont répudiés ? On a vu toute la difficulté qu’il y a à comprendre les possibles causalités psychosomatiques si bien que le médecin a tendance à dire au patient que toutes ces explications, ces mises en sens, ne valent rien. Or on ne peut pas dire cela au patient, s’adresser à lui ainsi. C’est une question éthique. Je vais y revenir.

LERICHE en effet – c’était dans les années 1940 – a évolué du concept de douleur-chronique à celui de douleur maladie et de « maladie du malade ». Et c’est dans les domaines où la médecine rencontre des échecs, c’est le cas de la douleur chronique et de son traitement, que l’on revient à une dimension clinique ou faute de mieux à l’usage d’outils et de toutes sortes de médecines officielles ou parallèles, plus ou moins validées scientifiquement. 

Tout cela mériterait à chaque fois des développements très longs, mais je fais court. Nous aurons les ateliers cet après-midi. 

Dans ce texte sur « l’efficacité symbolique » justement, LEVI-STRAUSS compare le travail du psychanalyste à celui du chaman. Dans ce dernier cas, le mythe est social et reçu par le malade, dans le premier cas le mythe est individuel et créé par le patient. De cette mise en récit se produit une guérison dont l'essence est avant tout d'ordre anthropologique, elle est un mythe, une réalité psychique, bien plus qu'une réalité scientifique objective. Pour reprendre la définition de RICOEUR, le mythe est le récit des origines, il nous dit « comment quelque chose est arrivé ».
La guérison a une valeur de croyance plus que de réalité scientifique objective. On ose aujourd’hui parler de guérison en médecine, notamment en oncologie, et on comprend pourquoi, mais rigoureusement parlant, c’est plutôt d’efficacité thérapeutique (un bon résultat d’examen, une rémission, un allongement de l’espérance de vie, etc.) dont il s’agit.

Le patient que demande-t-il pour sa part quand il va voir le médecin, le psy ? Il demande la guérison et cela du fait même de sa souffrance. J’y reviendrai.

Ces récits, ce mythe individuel ou social, méritent-ils qu’on les néglige, voire qu’on les méprise ? Certainement pas car ils assurent une fonction thérapeutique. Ils ne nous apprennent pas l’origine de la maladie, médicalement parlant, mais ils nous apprennent qu’on ne saurait souffrir en vain. C’est la question du sens qui est posée.
La parole adressée à un autre crée du lien et du sens, lien et sens d’autant plus nécessaires que la médecine moderne n’accorde de la valeur qu’à la technique et aux chiffres. Nous sommes actuellement dans cette médecine là, cette médecine moderne source de véritables progrès mais qui laisse en souffrance les malades, d’où ces techniques des plus diverses, ces décodages. Nous avons entendu parler du décodage biologique, de toutes ces médecines parallèles. Je disais hier et je le redis, que les médecines parallèles, les médecines alternatives et complémentaires, les patamédecines, autrement dit ces médecines qu’on pourrait mettre dans un même sac, sont extrêmement demandées et consultées par toutes sortes de personnes. Sans doute que beaucoup d’entre-vous ici y ont recours. Des études ont montré que plus le niveau social était élevé et plus on recourait à ces médecines.
On ne peut balayer tout cela d’un revers de main. Le travail des anthropologues nous le montre. Ils s’intéressent justement à ce qui se passe là, à ce reste de la médecine technoscientifique. 

Avant de reprendre le texte de LEVI-STRAUSS, je vais vous raconter une histoire parce que comme le disent MERLEAU-PONTY : « une histoire racontée peut signifier le monde avec plus de profondeur qu’un traité de philosophie » et Paul-Laurent ASSOUN : « il faut oser raconter au rebours des habitudes de scientificité ».

Il s’agit de l’histoire de Madame « I » que j’ai intitulée « la culpabilité de guérir ».
J’ai rencontré cette patiente dans le cadre de ma pratique de médecin en exploration respiratoire où j’ouvre à chaque rencontre un espace de parole dont le patient a la possibilité de se saisir. La méthode de travail se réfère à la règle fondamentale de la psychanalyse, celle des associations libres. 

Dans ce dispositif de parole et de langage, le patient parle librement. Il vient pour une exploration respiratoire mais un temps est accordé à la parole du patient. Ceci pour vous donner une idée du cadre dans lequel j’ai écouté cette patiente que je n’ai rencontrée qu’une fois. Ce travail psychanalytique, routinier dans ma pratique, se présente souvent en une seule une occasion et c’est pour cela que nous l’avons appelé, avec Roland Gori, « l’instant de dire ». Il constitue l’essentiel de l’originalité de mon travail, de pouvoir, dans un cadre médical très technique, ouvrir cet espace de parole en référence à la psychanalyse, à sa méthode comme à sa théorie.

Mme I se plaint d’être essoufflée. L’exploration respiratoire est demandée par son médecin pour ce motif. Agée de 70 ans, Mme I se plaint aussi de pertes de mémoire, plainte très banale à cet âge-là. Mais Mme I aurait pu tout aussi bien se plaindre d’une hypermnésie, celle concernant un passé très lointain et toujours présent à sa conscience. L’oubli vient en premier dans son discours, un oubli qui l’a traumatisée et l’angoisse aujourd’hui encore lorsqu’elle m’en parle. Il y a quelques années de cela, au retour de chez l’ophtalmo, elle n’a plus su où elle habitait, ou plus exactement elle savait où elle habitait bien avant et ses pensées allaient vers ce seul domicile. On pourrait dire à entendre Mme I que cette visite chez l’ophtalmo, banale visite de routine, l’avait éclairée et contribue encore aujourd’hui, au moment de notre rencontre, à déchiffrer un message et une vérité subjectives inconscientes que la suite de son récit va en partie dévoiler.
Mme I se souvient qu’au retour de sa visite chez l’ophtalmo, elle a pris le bus et qu’elle est bien arrivée chez elle, à son domicile actuel tout en ne sachant plus où elle habitait ; sa mémoire ne lui a pas fait défaut alors que le souvenir conscient concernait son ancien domicile. Ce retour réussi chez elle n’est pas suffisant pour la rassurer et pose la question de l’angoisse liée à cet oubli, mais encore la question d’une angoisse en lien avec le précédent appartement. Que veut-elle dire par là ? Je continue à l’écouter.
Mme I ne se plaindra plus ensuite, à aucun moment, de ses troubles de mémoire, bien au contraire ses souvenirs sont très précis. Si donc Mme I. a “ voulu ”, inconsciemment, se rendre, à la sortie de chez l’ophtalmo, sur les lieux d’une mémoire blessée, traumatisée, sans y parvenir, la rencontre de ce jour lui donne l’occasion de ce retour, un voyage dans le temps organisé dans et par la parole. Mme I. raconte alors les événements marquants associés à cet appartement et à un moment particulier où elle avait alors l’habitude de rendre visite à une dame âgée pour lui faire des massages de la cuisse récemment traumatisée, elle remarque à ce propos que son geste de l’époque était gratuit alors que maintenant tout se paye. A l’occasion de l’une de ses visites, le médecin était présent et la vieille dame en a profité pour lui signaler l’existence d’un ganglion au cou de Mme I. Le docteur D. l’examine, Mme I. souligne là encore au passage la gratuité de cet acte, et le Dr D. conseille à Mme I de faire des examens complémentaires et de voir ça avec son médecin qui en fait la soigne pour une tuberculose. Ce médecin est un ami du docteur D, ce qui ne lui permet pas de prendre Mme I. en charge médicalement.
Mme I, tracassée par cette rencontre, en parle à son pharmacien qui l’encourage à prendre rendez-vous avec le docteur D. qui dans ces conditions, dit-il, sera bien obligé de la recevoir. Elle suit le conseil du pharmacien, prend rendez-vous et les examens mettent en évidence une maladie de Hodgkin. Elle obtient rapidement une consultation avec le Professeur P. qui lui dit qu’il faut agir vite, il faut qu’elle soit hospitalisée au plus tôt. C’est la période de Noël et elle exprime le souhait de passer Noël avec ses deux enfants âgés de huit et dix ans. Pour la convaincre de cette hospitalisation très urgente, le Professeur P. a une manière à lui de lui communiquer cela. Pour la convaincre donc de l’urgence de l’hospitalisation et du traitement le Professeur P. lui dit “ petite ”, elle rit à l’évocation de cette expression, “ tu choisis, un noël sans tes enfants ou un noël avec et les autres sans ”. En fait elle aura une permission pour Noël. Autres paroles prophétiques du Professeur P., il lui dit que si elle fait le choix du traitement, elle souffrira et que ce sera très dur, elle aura des rayons, de la chimiothérapie, mais si elle fait bien tout ce qu’il lui dit, alors elle guérira, elle guérira dans cinq ans.

Dans la suite de l’entretien, Mme I. confirme que ça a été très dur et surtout que les dates étaient exactes, elle a ces dates toujours en tête et c’est 5 ans jour pour jour après le début du traitement que le Professeur P. lui a annoncé qu’elle était guérie. Quand elle l’a remercié, il lui a dit qu’elle ne devait sa guérison qu’à elle-même. Vous voyez au passage que la causalité psychosomatique existe dans la tête de tous les médecins, même lorsqu’ils font partie des plus hautes autorités scientifiques. La participation du malade à son traitement contribuerait à sa guérison. C’est le dialogue médecin-malade dans toute sa vieille tradition humaniste du colloque singulier. C’est ainsi. Or vous voyez l’effet que ce dialogue a eu sur elle. 

Ça fait maintenant 25 ans qu’elle est guérie et autour d’elle on s’étonne qu’elle aille toujours aussi bien. C’est une manière de s’étonner elle-même de cette guérison. Sa guérison psychique, 25 années après, n’est toujours pas advenue. Mme I en doute toujours. Ce qu’elle rapporte des autres, c’est son propre doute sur sa guérison, en tant que croyance. Elle souffre toujours de sa maladie et de tout le sens qu’elle prend pour elle alors même qu’elle n’a aucune séquelle respiratoire ou cardiaque.
Si Mme I. ne souffre d’aucune séquelle physique, Mme I est en effet guérie somatiquement, elle n’en demeure pas moins toujours psychiquement malade de sa maladie de Hodgkin. Laissons parler librement Mme I. sans rien lui suggérer de notre côté. Ce qui la fait à ce jour encore souffrir, dit-elle, c’est le fait d’avoir du “ abandonner ” ses enfants pendant sa maladie, c’est ce sentiment d’avoir privé ses enfants de leur enfance alors qu’elle-même a eu une enfance très heureuse, insouciante. Elle se voit “ enfant courant dans la campagne ” ; cette évocation la fait sourire alors que parler de ses enfants la fait pleurer. Ses enfants étaient obligés de faire le ménage, de s’occuper de tout, alors qu’elle-même devait rester couchée après la “chimio” et lorsqu’elle commençait à aller mieux il fallait retourner pour une nouvelle cure. Lorsqu’elle a été guérie, ses enfants ont voulu continuer à s’occuper de la maison, mais elle n’a pas voulu. Elle s’inquiète d’ailleurs du comportement de l’aîné, solitaire, et se demande s’il n’est pas comme ça à cause de sa maladie.
Ce qui tourmente Mme I., tout autant que le souvenir de ses enfants, qui la fait encore pleurer aujourd’hui, c’est qu’elle voudrait rendre aux médecins, le Dr D. et le Professeur P, le bien qu’ils lui ont fait. Elle considère que ces médecins ne devraient jamais partir, ils étaient si humains et elle voudrait encore aujourd’hui faire pour eux n’importe quoi, ils pourraient lui demander n’importe quoi, elle le ferait, ainsi leur donner un œil et elle accompagne ces mots du geste désignant son œil. Vous voyez que l’ophtalmo a bien quelque chose à voir avec son histoire subjective.
On le sait, l’annonce du diagnostic et la révélation sauvage de vœux de mort qu’il convoque lorsqu’il s’agit de maladie à fort potentiel létal viennent satisfaire le besoin de punition d’un sujet ordinairement névrotique et son sentiment inconscient de culpabilité. La guérison de Mme I. qu’elle ne devrait qu’à elle-même, d’après les paroles de l’autorité médicale, ne peut que renforcer sa propre implication dans tout ce qui lui arrive, sa culpabilité par exemple de ne pas avoir pu s’occuper de ses enfants et du comportement solitaire de son fils aîné.
Quoi qu’il en soit des complexes infantiles déterminant la culpabilité névrotique de Mme I., complexes peu accessibles dans un tel cadre de travail limité par la situation clinique même, la patiente se saisit dans cet « instant de dire », de mon offre d’écoute pour dire ce que la souffrance actuelle, l’angoisse présente, réactualise de son histoire plus ancienne et de ses questions en souffrance. A entendre Mme I., elle serait responsable, coupable de sa guérison, et elle serait aussi coupable de sa maladie. C’est la raison pour laquelle je parle de « culpabilité de guérir ». Cette maladie, elle l’aurait, en somme, voulue, désirée et dans cette économie psychique, le paiement de la dette permettrait de décharger sa culpabilité, de partager les responsabilités. A l’entendre, Mme I. ne sera véritablement guérie qu’une fois qu’elle aura payé ses dettes ; les propos qu’elle reprend des autres qui s’étonnent qu’elle aille toujours aussi bien manifeste sa propre incrédulité sur sa guérison et expliquent sa propre angoisse comme l’angoisse de ses enfants, dont elle me parle, à chaque fois qu’elle rend visite aux médecins.
Ce qui maintient Mme I. dans cette souffrance coupable, ce n’est pas tant le fait de ne pas avoir payé les médecins, de ne pas leur avoir fait un cadeau quelconque. Depuis maintenant 25 ans qu’elle est guérie, elle a sans doute eu cette possibilité. Ce qui maintient Mme I. dans cette souffrance coupable, ce qui angoisse et fait souffrir Mme I., c’est sans doute davantage d’avoir toujours en mémoire ces paroles du Professeur P. selon lesquelles elle serait la cause de tout, de la réussite des traitements, de la guérison somatique et donc aussi de sa maladie. L’idée, la pensée, de payer sa dette par une atteinte physique, donner, perdre un œil, va dans le sens de ce fantasme qu’elle se serait fait sa maladie. C’est pour cela qu’il faut inclure ce sens dans une construction mythique, dans un véritable récit et pas juste en rester au « pourquoi moi ? ». C’est ajouter à cette éventuelle question du patient, mais souvent aussi des soignants : « pourquoi lui ? », « pourquoi elle ? », cette autre question : « comment c’est arrivé ? » qui réduit l’accusation. Cause et accusation ont la même étymologie.

Ce faisant, les choses sont beaucoup plus complexes et permettent aussi au patient de jouer avec l’événement, l’annonce, etc., de jouer avec les mots et le sens, c’est en quelque sorte le « playing » de WINNICOTT. Il s’agit d’en jouer de ce sens, d’introduire de la créativité et ne pas rester dans la compréhension d’une simple causalité linéaire qui vient donner du sens mais qui accuse en même temps. Mme I. nous montre que ce qui la maintiendrait dans cette souffrance coupable, ce pourrait être ces paroles du professeur « P » selon lesquelles elle serait la cause de tout, mais bien d’autres choses ont été dites. 

Pour Madame « I », la guérison énoncée par l’autorité médicale, elle n’y croit toujours pas, alors que le diagnostic était acceptable pour elle. Ce diagnostic a même peut-être été l’occasion de pacifier, d’atténuer son angoisse. Elle ne dit rien du choc éventuel que l’annonce de la maladie de Hodgkin a pu constituer pour elle, d’autant qu’elle n’était pas traitée pour la « bonne » maladie, il y avait eu une erreur de diagnostic.

On reconnaît aujourd’hui dans la pensée mythique, une philosophie aussi importante que celles qui ont fleuri plus tard en Grèce. LEVI-STRAUSS parle de science des mythes plutôt que de mythologie, il reconnaît cet enchaînement cohérent des idées à partir de l’étude des mythes et c’est en prenant au sérieux les mythes que les sciences humaines restent bien humaines. C’est ce côté humain que nous avons à privilégier tout autant que le cadre technique, scientifique, de la médecine, lequel mérite certainement tout notre respect et toute notre considération, sans omettre donc avec LEVI-STRAUSS que les sciences humaines, en prenant au sérieux les mythes, pourraient être reconnues comme sciences de plein droit, du fait de la rigueur de la méthode. 

Je ne sais si je vais avoir le temps de vous parler de ce très beau texte de HEIDEGGER de 1938 où il expose très clairement que dans les sciences humaines, ce n’est pas l’exactitude des chiffres qui fait la rigueur scientifique mais c’est la rigueur de la méthode, laquelle demande un travail plus ardu que dans les sciences exactes. Alors justement à quelle méthode se réfère-t-on ? Nous l’avons vu, dans les interventions précédentes avec toutes ces études contradictoires sur le stress, dont les méthodes relèvent du même modèle que celui des sciences médicales, de l’épidémiologie, etc., il en ressort une grande confusion. Je pense pour ma part que ces contradictions et ces difficultés relèvent avant tout d’un problème de rigueur méthodologique.

Alors reprenons le texte de Levi-Strauss sur « l’efficacité symbolique » de 1949, dans le chapitre intitulé « Magie et religion » de l’ouvrage Anthropologie structurale. Il s’agit d’un commentaire d’un texte magico-religieux publié en 1947 par Nils M. Holmer et Henry Wassen, « Mu-Igala or the Way of Muu, a medicine song from the Cunas of Panama ». Cette lecture serrée du texte nous amène à vérifier les grandes ressemblances entre la technique chamanistique et la méthode analytique, sans vouloir vexer nullement pour autant le psychanalyste, précise Levi-Strauss. 
C’est à la demande de la sage femme dans le cas d’« un accouchement difficile » (p ; 210) que le shaman intervient. La sage femme l’appelle après avoir dit à la malade « ainsi t’ai-je entendue » (p. 212) « et il est bien précisé que l’intervention du shaman est «  rare et elle se produit en cas d’échec . » (p. 210). 
Son intervention consiste dans un chant qui « débute par un tableau du désarroi » de la malade (p. 210). « Le shaman ne touche pas au corps de la malade et ne lui administre pas de remède », « le chant constitue une manipulation psychologique de l’organe malade et c’est de cette manipulation que la guérison est attendue » (p. 211).
« La cure commence donc par un historique des évènements qui l’ont précédée ; et certains aspects, qui pourraient sembler secondaires (« entrées » et « sorties ») sont traitées avec un grand luxe de détails. » (p 212).
« Dans un rythme haletant » il s’agit « d’abolir, dans l’esprit de la malade, la distinction qui les [thèmes mythiques et thèmes physiologiques] sépare, et de rendre impossible la différenciation de leurs attributs respectifs. » (p. 213) (c’est ce que la psychanalyste Jean Laplanche nommerait une « mise à plat des signifiants »). « La technique du récit vise donc à restituer une expérience réelle, où le mythe se borne à substituer les protagonistes. » (p. 214) (ce que nous appellerions du point de vue de la psychanalyse des processus de déplacement et de condensation).
« Le chant se termine après l’accouchement comme il avait commencé, les évènements antérieurs et postérieurs sont soigneusement rapportés. » (p 217)
« La cure consisterait donc à rendre pensable une situation donnée d’abord en termes affectifs et acceptables pour l’esprit des douleurs que le corps se refuse à tolérer. Que la mythologie du shaman ne corresponde pas à une réalité objective n’a pas d’importance : la malade y croit, et elle est membre d’une société qui y croit. » (p 217-218). Il y est question d’une anatomie mythique, une « sorte de géographie affective, identifiant chaque point de résistance et chaque élancement. » Les « douleurs sont personnifiées » (p. 215), c’est par exemple l’Oncle Alligator qui est nommé, c’est selon Levi-Strauss un « enfer à la Jérôme Bosch » (p. 216).  Les esprits, et autres puissances magiques « font partie d’un système cohérent qui fonde la conception indigène de l’univers » un ordre du monde que la malade accepte, elle ne le met pas en doute, « ce qu’elle n’accepte pas, ce sont des douleurs incohérentes et arbitraires, qui, elles, constituent un élément étranger à son système, mais que, par l’appel au mythe, le shaman va replacer dans un ensemble où tout se tient. » (p. 218).
Quel que soit le substrat physiologique des névroses, en lequel semble croire Levi-Strauss, à la manière somme toute de Freud, une différence subsisterait entre les deux méthodes, shamanistique et psychanalytique, elle concerne « l’origine du mythe, retrouvé, dans un cas, comme un trésor individuel, et reçu, dans l’autre, de la tradition collective. » (p. 223). C’est le fait que le sujet expérimente les situations remémorées comme un « mythe vécu » (p. 223) et non comme des évènements réels qui en assure la valeur thérapeutique. C’est « l’aptitude de certains évènements, surgissant dans un contexte psychologique, historique et social approprié » qui peut induire « une cristallisation affective qui se fait dans le moule d’une structure pré-existante. » (p. 223-224).
Le mythe, « c’est par la parole, qu’on le connaît, il relève du discours. » (1955, p. 230) « la langue appartient au domaine d’un temps réversible, et la parole, à celui d’un temps irréversible. » Et Levi-Strauss précise : « La substance du mythe ne se trouve ni dans le style, ni dans le mode de narration, ni dans la syntaxe, mais dans l’histoire qui y est racontée. Le mythe est langage ; mais un langage qui travaille à un niveau très élevé, et où le sens parvient, si l’on peut dire, à décoller du fondement linguistique sur lequel il a commencé par rouler. » (p. 232).


Les pratiques de guérison des sociétés humaines se fondent sur leurs ressources naturelles et leurs croyances sur la vie, la maladie et la mort. La médecine scientifique quant à elle, en répudiant la magie, a ses raisons que la raison du patient préfère quelquefois ignorer. 

Au début des années 1990, le psychanalyste Jacques HASSOUN m’a demandé, à l’occasion d’une rencontre privée, si je connaissais les asthmes guéris, guéris du point de vue du psychanalyste et du point de vue de son patient. Les patients guéris de leur asthme ne s’en plaignent plus à leur analyste. Il s’avère que le psychanalyste fait parfois la tragique expérience que ce patient « guéri » décède d’un asthme. Cette guérison, que signifie-t-elle ? Elle signifie l’accord intersubjectif qui s’est établi entre le psychanalyste et le patient. 

Ces guérisons admises de part et d’autre ont une valeur essentiellement transférentielle pour les patients, une preuve d’amour donnée à son analyste, son thérapeute et une valeur contre transférentielle du côté des praticiens, par exemple celle de l’orgueil et de la fureur thérapeutiques. De telles positions sont inévitables pour les uns comme pour les autres et nul ne saurait s’en prémunir définitivement. 

Alors rigoureusement parlant et pour délimiter clairement les champs disciplinaires, disons avec Jean-Claude Milner, que du mal-vivre des corps et des âmes, la demande, née de la souffrance, est demande de guérison et le malade en est le porte-voix, l’autre demande est celle dune objectivation de la maladie.

L’anthropologue, Christine  BERGÉ, donne à la guérison un statut d’objet anthropologique et la guérison partage quelques territoires avec la croyance. Liée au changement psychique, la guérison articule des sphères multiples, biologiques, technologiques, psychiques, corporelles, individuelles et sociales. Nous l’avons vu précédemment avec la question de la causalité psychosomatique.

Dans le cas des maladies dites psychosomatiques, Christine BERGÉ observe que tomber malade peut être considéré à la fois comme modification et comme conversion. Guérir peut largement relever du même processus. Comme on est tombé malade, on va en guérir de manière magique, en quelque sorte.

Si la guérison ne détient en elle-même aucune valeur de preuve scientifique, le charlatan, dit l’épistémologue Isabelle STENGERS, est celui qui réclame ses guérisons pour preuve. Mais en tant qu’affirmation subjective, elle mérite cependant le plus grand respect. La guérison ainsi affirmée procède d’un pouvoir symbolique conçu en tant qu’effet de discours. Les angines et l’asthme disparaissent par la vertu d’une mise en sens symbolique. Vous avez compris ce que je veux dire, cela ne signifie pas pour autant que le patient n’a plus d’asthme, je vous ai donné l’exemple des asthmes guéris. L’angine serre la gorge, l’asthme étouffe. La parole libérée adressée à son psy, au médecin, opère de manière inverse et fait disparaître le trouble (dans la parole) provoqué par un conflit psychique.

Je prendrais un exemple tiré de Forgerons et alchimistes de Mircea Eliade pour expliciter, dans la pensée mythique, cette prévalence du symbolique sur la démonstration expérimentale de la relation de cause à effet. Pour produire, créer de très petits citrons, aussi petits que des olives, il est nécessaire de greffer une branche de citronnier sur un olivier. L’homme traditionnel, pré-scientifique, ne s’interroge pas sur la causalité expérimentale et la description des événements physiques. Pour lui, l’efficacité de cette greffe « contre nature » sera assurée si elle s’effectue rituellement, selon un procédé symbolique. La procédure est la suivante : «  la branche à greffer doit se trouver dans la main d’une très belle jeune fille, tandis qu’un homme doit avoir avec elle des rapports sexuels honteux et contre nature ; pendant le coït, la jeune fille greffe la branche dans l’arbre. » Et Mircea Eliade rajoute : « Le sens est clair : pour assurer une union « contre nature » dans le monde végétal, une union sexuelle humaine « contre nature » était requise. »

La guérison, mot magique dans la langue commune, s’interprète dans le champ psy comme efficacité symbolique, comme fait de parole et de langage et du côté médical se mesure en tant qu’efficacité thérapeutique, objectivable et quantifiable de la manière la plus exacte possible.

Je termine avec LEVI-STRAUSS et Hannah ARENDT.

« Peut-être découvrirons-nous un jour que la même logique est à l’œuvre dans la pensée mythique et dans la pensée scientifique, et que l’homme a toujours pensé aussi bien. Le progrès — si tant est que le terme puisse alors s’appliquer — n’aurait pas eu la conscience pour théâtre, mais le monde, où une humanité douée de facultés constantes se serait trouvée, au cours de sa longue histoire, continuellement aux prises avec de nouveaux objets. » (Levi-Strauss, 1955, p. 255).

« [L’]humanisme est le résultat de la 

11ème Journée Haut-Rhinoise de Psycho-Oncologie