Le statut « impossible » du mourant

Robert William HIGGINS


Dr Richard SCHWALD

Merci beaucoup, Monsieur VERGELY. 

Je vous rappelle un élément du programme. Les questions nous les réservons après l’intervention de Monsieur HIGGINS. J’en profite pour vous annoncer une modification du programme que vous aviez initialement. Madame DERZELLE n’a pas pu venir, au dernier moment. Monsieur HIGGINS nous a fait l’amitié de la remplacer un peu au pied levé. 

Nous avons le plaisir de l’accueillir. Ce n’est pas difficile de vous présenter Monsieur HIGGINS. Pour nous, pour moi, il fait partie de ces sentinelles, en soins palliatifs, ces personnes qui ont déjà marqué la réflexion du milieu des soins palliatifs en introduisant une réflexion sur le rêve que nous poursuivons parfois, dans lequel nous sommes amenés à reproduire ce que nous voulions combattre. 

C’est le premier qui nous a alertés sur cette catégorie, que nous avions tendance à créer, sous forme de discrimination positive, celle du mourant, avec les dérives que cela pouvait impliquer. 

Je laisse la parole à Monsieur HIGGINS et nous nous retrouvons après son intervention pour des questions.  

Robert W. HIGGINS

LE STATUT « IMPOSSIBLE » DU MOURANT 

 
Souvenir
 
Ce texte est la reprise, sous une forme développée, d’une conférence prononcée lors de la 6ème Journée Régionale de Soins Palliatifs à Tours, le 20 Octobre 2005. Me retrouver dans cette région de Touraine, m’a touché particulièrement, et je remercie les organisateurs, en particulier Madame le Docteur Maillaud et Monsieur Ricot, de m’en avoir donné l’occasion. Les paysages de Touraine, ses routes et ses chemins, les ardoises et les maisons en tuffeau, certains visages  rencontrés, ont fait remonter en moi le souvenir de mon grand père maternel, Henry Desnos, né et enterré non loin de Tours, à Château-du-Loir, où il a passé son enfance et sa retraite, et où, enfant à mon tour, il m’a fait partager un peu de sa vie. En quittant Tours, je me suis rendu sur sa tombe.
Dans son agonie, il revivait la guerre, la Grande, celle de 1914-1918 qui avait été la grande affaire de son existence. Il m’en parlait souvent, et il m’en a transmis un message, comme une charge dont j’avais le devoir de faire quelque chose.
Il appelait des noms, ceux de ses copains, mais aussi ceux de « ses » chevaux  - dont il avait le soin, étant dans l’Arme que l’on appelait alors « le Train » - qu’il conduisait lors des corvées de champ de bataille, pour ramasser les centaines de corps des tués, après les obus, les bombes, la mitraille, les corps à corps à la baïonnette…
Il « revoyait » ces scènes qui le hantaient. Il revivait cette guerre, ces premiers massacres industriels de masse, si abstraits dans leur planification, si terriblement concrets dans leur horreur, et dont le poids a été si important dans la transformation moderne de nos rapports avec la mort, et dont nous, qui travaillons en soins palliatifs, sommes en quelque façon, le produit.

Je tenais à rappeler cette dette, car ces souvenirs et ce que cet homme m’a transmis sont très présents dans mon engagement en faveur des soins palliatifs et dans la perspective où j’entends m’y situer. Mon propos a pu choquer certains auditeurs et pouvant choquer certains lecteurs, je tiens également à insister sur ce point. Je suis engagé dans les soins palliatifs, personnellement  et professionnellement, depuis plus de vingt ans, comme animateur de groupes de parole et d’analyse des pratiques professionnelles, avec des équipes soignantes, et comme enseignant dans quatre facultés de médecine, après avoir travaillé directement, pendant quatre ans, auprès des patients, de leurs familles et des soignants, et je ne voudrais pas que l’on reçoive mon propos comme celui de quelqu’un qui serait « contre » les soins palliatifs. Mais je crois que nous devons nous efforcer de repérer « l’autoroute » dans laquelle nous sommes, nous qui travaillons en Soins Palliatifs, et à notre insu le plus souvent, embarqués, ainsi que les effets pervers qui s’y manifestent, et dont certains sont, à considérer, sans doute, comme structurels.
 
Soins Palliatifs et euthanasie

S’interroger sur le statut du mourant est nécessaire, exigible. Les Soins Palliatifs en effet ne sont pas seulement, pas immédiatement, une « bonne chose », un progrès, une sollicitude – dont le bien fondé serait évident - pour « le mourant », dans notre société ultramoderne, scientifique, technicienne et positiviste.
Il est vrai, certes, qu’avant l’apparition du mouvement en faveur de « l’Accompagnement du mourant » (à l’initiative en premier lieu - rappelons-le - des soignants, et devenu celui des Soins Palliatifs, à la suite d’une inévitable, mais nécessaire, médicalisation), que le médecin n’entrait plus dans la chambre du malade pour qui il n’y avait « plus rien à faire ». 
C’est incontestablement un progrès que d’entrer dans la chambre du mourant, de contrôler sa douleur, de veiller à son confort, d’affirmer qu’il y a « quelque chose à faire », et de « faire », là où l’on disait qu’il n’y avait plus de place pour « rien » (toute la question, par parenthèse, étant peut-être du sens à donner à ce « rien »), de vouloir arracher le mourant à cette solitude décrite par Norbert Elias1 , et ressentie par les soignants bien avant les médecins.
Mais, à un autre niveau, plus fondamental, et qui commande le sens de ce que nous faisons, les Soins Palliatifs entrent, comme le mouvement en faveur de la légalisation de l’Euthanasie, dans le montage contemporain de la mort, qui repose sur l’invention du mourant2 .
Les remarques critiques que l’on trouvera ici s’appliquent aussi bien à ce qui se joue du côté de l’euthanasie. Car ce par rapport à quoi nous devons nous situer, ce à quoi nous avons affaire, est une logique commune, à bien des égards, aux deux mouvements, malgré leur opposition.  Et qu’il s’agit de démonter, ne serait-ce que pour « ne pas en remettre », comme il nous arrive fréquemment de le dire familièrement aux étudiants, et afin de mieux dégager la spécificité des soins palliatifs, de pouvoir leur assurer de  meilleurs fondements, de ne pas en rester à cette vision quelque peu floue, réduite à une symétrique inverse de la perspective des partisans de l’euthanasie, et qui se confie essentiellement à « l’affectif ». Pour mieux nous repérer dans ce que l’on doit sans doute appeler notre « mission », mais également pour extraire de la revendication du droit à l’euthanasie, exprimée par de plus en plus de nos contemporains, ce qui peut éclairer un malaise actuel et se révéler une manière d’appel, une fois démontées ses illusions (mais les soins palliatifs n’en sont pas exempts).
 
En finir avec « L’impossible » 
 
Au-delà de la réponse à la solitude par la sollicitude relationnelle ou la compassion euthanasique, ce montage, cette « invention » font apparaître le statut d’exclusion, et, plus encore d’exception, qui est celui du mourant, et qui nous intime une nouvelle question. À quoi le mourant, son statut répondent-ils, servent-ils ? Quelle est la fonction du « mourant » dans, et pour notre société ultramoderne ? Quel fantasme fondamental – et avec quelles conséquences – ce montage prétend-il satisfaire ?
On pourrait être tenté de répondre en premier lieu : le fantasme de « guérir la mort », selon l’espoir, le « credo » exprimé par Ménuret de Chambaud, dans l’article Mort qu’il a rédigé pour l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert3 .
Mais il faut aller plus loin. La conjoncture actuelle de la mort n’est pas – pas essentiellement – une question de « peur de la mort », ou une question de représentation, de mentalité nouvelle (cf. Ariès) à propos de la mort. La prétention en est plus radicale, et les conséquences considérables : il s’agit du fantasme fondamental de notre société ultramoderne d’en finir avec L’Impossible, de refuser toute place à ce qui constitue l’horizon de l’Humanité depuis qu’elle est apparue, de refuser les limites et d’effacer les différences, dont la première est la différence entre les morts et les vivants. Impossible dont des fictions, au sens le moins péjoratif qui soit, religieuses, artistiques, juridiques, littéraires, étaient le gardien. Récits, poèmes, chants, danses, rites en maintenaient l’enjeu, l’institution précaire, toujours à recommencer, qui offre dans toutes les cultures, certes jamais complètement, jamais définitivement, appui au sujet comme au collectif, pour éloigner la folie, l’excès, le délire, la violence.
L’impossible ! Cela peut paraître bien abstrait. Pour le dire plus concrètement, c’est ce à quoi ne laissent pas place un discours et des pratiques qui se veulent entièrement positifs, scientifiques, prétendant rendre tout maîtrisable. Nous pouvons l’appeler le tragique – que l’on nous propose d’échanger pour un mélodrame sentimental et psychologisant. Ou bien l’indisponible, ou encore l’idée même qu’il y a de l’irrémédiable, de l’irréparable, de la limite, pour les êtres humains, ou que nous avons à faire à de l’autre, irréductible. C’est tout cela qui est refusé. L’impossible c’est tout ce qui objecte à une vision entièrement transparente, lumineuse – mais en réalité aveuglante - technique et scientifique, de notre condition, à notre rêve de maîtrise absolue.    
L’Impossible, à être, à faire, à penser…, qui a depuis toujours obligé l’homme à inventer, raconter des histoires, ou à se taire, à accepter le mystère dans le silence ou la contemplation. Mais peut-on se taire sans le soutien de mythes et de rites, seules manières d’accueillir le silence car elles  nous rappellent qu’il y a de l’immaîtrisable, et nous mettent en relation, tout en le maintenant à distance, avec ce qui est au fondement de toute institution qui puisse – ce n’est jamais gagné - nous permettre, de vivre humainement ?
Le rêve scientiste, d’une positivité totale, efface, annule, en le déclarant archaïque, périmé, ou en nous persuadant que « ce n’est même plus une Question », ce rappel de l’impossible et de notre finitude – rappel premier, essentiel - qu’a toujours représenté La Mort4 . Très concrètement, par toute une série de pratiques, de façons de penser, de mécanismes, qui nous empêchent de parler, d’inventer des fictions, de méditer autour de la mort, de lui donner une véritable place, nous laissant face à un trop plein dévastateur, plus vulnérables à l’appel d’une jouissance mortifère, car la mort fait retour, mais sauvage.
Ce sont quelques-uns de ces mécanismes, très concrets encore une fois, à l’oeuvre dans le statut actuel du « mourant », et par lesquels il se trouve au centre de notre désir, de notre fantasme d’en finir avec l’impossible, que voudrait présenter ou suggérer notre exposé.
 
La mort comme exception, l’invention du mourant5 , et la « mise en science de la mort »6
  
Cette prétention s’illustre bien si nous essayons de la mettre en forme à l’aide de la logique. Nous connaissons tous le syllogisme d’Aristote : « Tout homme est mortel / Socrate est homme / Socrate est mortel ». Le célèbre syllogisme antique paraît aujourd’hui en train de mourir, ou en état de mort apparente. L’immortalité n’est plus l’exception à la Loi, c’est la Mort elle-même qui, aujourd’hui, nous est représentée, ou plutôt présentée comme une exception7 .
La mort quotidiennement montrée, assénée médiatiquement, la mort   ultramoderne, a toujours le statut d’un événement qui aurait pu être évité, Si…Un des médecins du général Franco déclarait après sa mort : « On aurait pu le sauver organe par organe… ». Nous mourons désormais pour la Science.
On peut parler d’une « mise en science » de la mort. Elle correspond à l’aboutissement, l’arrivée à échéance de quelque chose qui est sans doute en marche en Occident depuis La Renaissance, avec Galilée, et la mathématisation géométrique du monde, la transformation du mouvement et du changeant en figure mathématique8   (et même depuis les Grecs, mais réinterprétés dans le contexte de la théologie chrétienne et de la science naissante). Mais elle peut être datée, du 12 avril 17409 , jour où, à la Sorbonne, le jeune médecin, Léandre Péaget, soutient sa IV° thèse quodlibétaire10   sur  le    sujet   suivant  : «  Les épreuves chirurgicales sont-elles des signes de mort incertaine11   moins incertains que les autres procédés12   » ?  Mise en science de la mort qui représente une véritable révolution symbolique. La « mise en scène » de la mort, au sens non-péjoratif, - mise « en scène » et non pas « en science » -  construite par le christianisme – conception d’une mort instantanée liée notamment, à la séparation « immédiate » , de l’âme et du corps  au moment du trépas – va, progressivement par cette mise en science, être remplacée, par une vision processuelle de la mort, le corps mourant désormais partie par partie, et pouvant, dans certains cas, être, de ce fait, réanimé. Mais si cette conception scientifique de la mort va hériter, comme par transfert, de l’autorité de la vision chrétienne, qu’elle efface peu à peu, elle ne peut offrir les ressources symboliques qu’avait la construction religieuse ! Et là il faut bien comprendre le lien entre ce « traitement scientifique de la mort » et deux choses que nous pouvons toucher du doigt aujourd’hui, le déclin de la mort comme « Question » pour l’humanité, le fait qu’elle perde le statut d’une affaire « commune » -  comme la chose que nous avons le plus « en commun », ainsi que l’écrit J.L. Nancy13   - et cet autre fait que la mort devienne aujourd’hui un « problème », essentiellement psychologique. 
L'oeuvre de Buffon nous offre un exemple particulièrement significatif des effets de cette séparation entre le scientifique et le symbolique, car sa vision « sereine » et scientifique de la mort va s’accompagner d’un souterrain mais spectaculaire retour, particulièrement sauvage, de la dimension mythique refoulée, qui revient dans la réalité. Buffon mathématise la mort – il l’inscrit dans des tables de mortalité qu'il reprend à la suite des mathématiciens Edmund Halley et Antoine Desparcieux - soulignant  le taux très élevé de la mortalité infantile par exemple - et entend appuyer sur cette mathématisation  une conception sereine de la mort, qui « n'est plus considérée comme un décret de la volonté divine ». Pouvoir calculer la mort va permettre, selon lui, d’en faire – formule tout à fait sidérante ! - une mort « libérée de ses liens avec le Jugement dernier et la damnation ». Ainsi, poursuit Buffon en employant d’autres formules remarquables, « la mort… perd sa puissance tragique… n'est plus le contraire radical et négatif de la vie, mais son complément naturel. Elle accompagne la vie, et l'organisme meurt progressivement, par parties,  si bien qu’on peut en prévoir la venue à l'aide de simple calculs statistiques » (Milanesi p. 13214 ). Et l'on meurt, ajoute-t-il, « sans douleur, sans s'en apercevoir » ! 
Cette mort selon la science, laïcisée, échappe peut-être au modèle chrétien et à la crainte du jugement, mais, par le biais de l'incertitude des signes - la mort imparfaite, la mort apparente - et le danger des inhumations prématurées, elle va être à la source de nouvelles craintes, révélant  un « fonds obscur », faisant réapparaître, au centre même des arguments rationalistes, la peur de la mort sous la forme de la peur d'être enterré vivant. Les historiens des mentalités ont nommé d’une expression tout à fait remarquable ce « retour » sauvage, de ce qui était élaboré culturellement, par la construction chrétienne. Ils l’ont appelé enfer sécularisé, témoignant, ajoute Claudio Milanesi, d'un report sur le corps, et dans l’ici-bas, d'une angoisse exprimée jusqu'alors quant à l'Au-delà15 , qui aurait résulté d'une anxiété nouvelle face au néant, liée à l'effacement dans la culture de l'espoir d'une vie meilleure après le trépas16 .
C’est cette logique qui s’incarne dans l’invention du mourant17 , invention d’une nouvelle catégorie de citoyens où le sujet mourant remplace la mort. Nouvelle catégorie, celle des « mourants », qui correspond à ce nouveau montage de la mort, et dont Soins Palliatifs et partisans de l’euthanasie « s’occupent » chacun à leur manière. Premiers historiquement, les partisans de l’euthanasie   entendent se situer   sur  le  plan  du   droit ( mais  parfois aussi   sur  celui  de « l’action » cf. le livre de J. Pohier18 ), militent pour une  législation positive en faveur de l’euthanasie. Notons qu’ils ne retiennent ce terme de « mourant » que pour réduire à son minimum le temps où  le malade « est mourant ». Plus récent, le mouvement des soins palliatifs, se situe, lui, essentiellement dans le domaine du médical, s’oppose farouchement à l’euthanasie et entend au contraire « accompagner le mourant », et modifier les pratiques, médicales et hospitalières notamment, avec les malades en fin de vie. L’État a tranché en 1986, en faveur des soins palliatifs, mais la pression en faveur de l’euthanasie n’a pas cessé.  On a pu le voir avec l’avis, au printemps 2000, du Comité consultatif national d’éthique recommandant « l’exception euthanasie » (soulignons l’expression). Et après l’affaire Vincent Humbert, on va maintenant, très probablement, « au nom de la liberté et de la Démocratie », et par « souci d’équilibre », « faire une certaine place » à la « demande d’euthanasie19 » .
En quoi le statut du mourant est-il d’exception ? Il est certes, « un malade », mais bien particulier, car il relève d’une prise en charge spécialisée, ou de l’appel à l’euthanasie. Ou bien en « soignant  la mort », on tend, de façon imaginaire, à l’ « irréaliser » dans la « maladie » du mourant, maladie particulière, exceptionnelle et le « traitement », de faveur, spécial, qu’on lui propose – celui de « privilégié du malheur » peut-on dire avec Pierre Legendre20   -  ou bien, du côté de l’euthanasie, par la « décision », on prétend « effacer », comme un verdict, le réel de la mort, en le subvertissant par la maîtrise, le contrôle, et la « décision » elle-même.
                
Le « Tous », du « Tous les hommes sont mortels », appuyé sur le fond d’exception de l’immortalité, l’immortalité des Dieux, – l’impossible donc – , qui venait bien marquer que « nous tous » étions mortels, appartenions à une même communauté d’êtres promis à la mort, fait désormais place à unedivision, il y a d’un côté les vivants, de l’autre les mourants. C’est bien sûr une illusion, mais c’est bien en cela qu’il y a révolution, car elle inscrit dans laréalité du statut du mourant, ce que toutes les sociétés élaboraient dans des fictions partagées, qui fondaient la communauté des mortels.
Les soins palliatifs, qu’ils le veuillent ou non, contribuent tout autant que les partisans de l’euthanasie, à la promotion de cette nouvelle catégorie de citoyens, de cette nouvelle séparation. Soulignons-le encore : l’institution des soins palliatifs n’a nullement freiné le développement du mouvement en faveur de l’euthanasie, comme l’affaire Vincent Humbert et ses suites probables, que nous venons d’évoquer, nous le rappellent. 
 
Déjà morts !
 
Cette catégorie nouvelle, « le mourant », le sépare des malades, mais bien plus encore des vivants, et d’autant plus qu’elle nous divise également, nous les bien-portants, nous sépare, coupe chacun de nous, illusoirement certes, de notre mort.
L’enjeu même du terme – et de la catégorie – de « mourant » est, aujourd’hui, en effet plus profond. Radicalement différent de celui d’expressions comme « Untel est dans état critique », « Il n’en a plus que pour quelques jours », « Il ou elle est proche de sa fin », dont le terme de mourant pouvait auparavant être synonyme. L’entrée dans l’ensemble particularisé des « mourants », où on le « range », ségrégue celui qui va mourir, l’écarte, l’exclut dans une sorte d’ « apartheid », au lieu que les expressions précédemment citées laissaient entendre, au moins implicitement, que le sort de celui dont on parlait -autrefois, il y a vingt  ans encore ! - dans ces termes, est le sort de tous, de moi qui en parle comme de l’autre à  qui j’en parle.  « Mourants » sépare chacun des « vivants » de sa finitude, de sa condition de « mortel ».

Cette séparation a un envers et un prix, que l’on peut mesurer à la façon même dont on répond à la solitude du « mourant ». On dit par exemple de lui qu’il est un « vivant jusqu’au bout », témoignant par là, comme par une dénégation, que son statut n’est plus celui de quelqu’un de vraiment vivant, car, en même temps, il est par définition, « par construction », et cela est le plus souvent méconnu, anticipé comme mort, « déjà mort ». Condamné même, dans le cas de l’euthanasie – c’est en ce sens que ses partisans ont raison de ne pas y voir un meurtre, mais c’est que le « meurtre » (social et psychique, réduisant le mourant à une vie sans valeur) a eu lieu « avant » ! L’anticipation pronostique, médicale de sa fin, et la réduction de sa condition à celle-ci est un des opérateurs (avec la technicisation du traitement du mourir, à laquelle il ne s’agit pas de renoncer, elle est nécessaire, exigible, mais de ne pas s’y aveugler, en y réduisant notre approche de la mort), un des facteurs essentiels de la séparation du mourant d’avec les vivants. Comme d’ailleurs, soulignons-le, de notre séparation, à nous tous, d’avec les morts et avec la mort, car, dans cette mise en scène - en science plutôt - « réaliste », seul compte le visible, et seul le mourant, par définition, est réel, tout se passe « avant ». Et ce sont les métaphores, notre seule façon de pouvoir en parler, ou de signifier humainement la mort, de la relier à l’humanité qui s’y fonde, de la relier aux morts comme aux vivants, qui sont, par là, comme assassinées d’avance. Enjeu d’importance si l’on considère comme Pierre Legendre que « la métaphorisation de la mort est le point central quant à l'équilibre rituel d'une société, autour duquel gravitent les représentations abritant le vide21   qui soutient l'ultime Pourquoi ? de l'homme ». L'humanité se signe par la sépulture, qui marque la rupture de nos ancêtres avec l’animal, mais il faut en tirer les conséquences.  Et nous demander quelle métaphorisation de la mort peuvent véritablement représenter les soins palliatifs, (ainsi que l’activité des « psy » qui y participent et que nous abordons plus loin) ? Ne sont-ils pas complices – et cela ne devrait-il pas être une constante question pour nous ? - ou inducteurs, d'une symbolisation artificielle, d’une ritualité 
« ersatz »
 
La mort comme ce dont on est victime
 
La mort, la vraie, est éloignée. Comment ? En considérant le mourant avant tout comme une victime, un vaincu. Et cela est si vrai que, nous le savons tous, qu’alors que dans le principe les soins palliatifs devraient s’adresser à tous, ils sont de fait quasi exclusivement réservés – il faut mériter les soins palliatifs ! – aux cancéreux, c’est-à-dire aux victimes de l’échec de la médecine de pointe triomphante, que ce dispositif tend à faire apparaître comme exceptionnel, temporaire - l’immortalité n’étant donc « pas loin » - victimes qu’il s’agit de dédommager. 
Dans ce statut de victime, nous retrouvons l’idéologie scientiste. « On remplace la mort par ses causes, on la mue en scandale pour éclipser sa portée ontologique…La vitesse tue, le tabac tue, le cancer tue…comme si les victimes, sans cela eussent été immortelles…Les règles de sécurité non respectées, la lenteur des secours, les lois inadaptées, les négligences coupables : un chapelet de mises en cause qui ont remplacé les litanies des anciennes pleureuses. Les inculpations sont le rite funéraire de l’époque, aujourd’hui »22 . Est évacuée ainsi toute résonance humaine de la mort.
Le mourant devient La Victime par excellence. L’incarnation princeps de cette catégorie de victime qui nous submerge aujourd’hui. Chacun tendant à vouloir être reconnu par et pour sa souffrance23 - et, plus particulièrement peut-être les soignants - plus que par son travail par exemple. 
Le mourant est victime en un sens plus profond encore : victime d’un sort particulier, victime de sa dégradation ou de sa déchéance, termes lourds, où l’on ne veut entendre qu’un sens physique, « objectif », et non plus les résonances institutionnelles et juridiques24 ,  marquant un état d’exception, une exclusion symbolique, un statut de « mort sociale ».
     
L’essentiel ici est que le statut de victime du mourant en fait une victime de la Mort, et que la mort devient – c’est là le tour de magie, par lequel on en efface le caractère impossible - la mort devient ce dont le mourant est victime ! Et non plus sujet d’une condition mortelle et commune, qu’il s’agit, dans toutes les sociétés humaines de partager. L’universel, le « tous » du « tous mortels » du syllogisme, ne se retrouvant plus que dans l’offre euthanasique, qui s’adresse, elle, en effet, à tout le monde. Peut-être nous faut-il savoir entendre cela ? Entendre, dans la montée de la demande sociale25   d’euthanasie, un appel, illusoire et fourvoyé certes, dans ce « Tous déjà morts » que nous avons aperçu plus haut, un appel à retrouver l’universalité perdue de la mort, et l’en extraire? Y entendre aussi la tentative d’échapper, par l’appel à la décision, à la condition de victime, en devançant la mort par le sacrifice de soi, illusion là encore, car c’est resserrer l’étau de l’idée même que la mort est quelque chose dont on est victime ? 
Les soins palliatifs aussi voient dans le mourant une victime d’une mort qui approche et que l’on s’efforce de traiter « comme une maladie », médicalement, et bien sûr psychologiquement.
 
La mort « privatisée, psychologisée »
 
La place que prend la psychologie dans ce nouveau montage de la mort, et qui se retrouve dans les soins palliatifs comme dans l’argumentation en faveur de l’euthanasie, est une partie essentielle de ce montage. Bien au-delà de sa  pertinence et de ses justifications cliniques – qu’il ne s’agit en aucun cas d’écarter - , elle est, avant tout et plus profondément, logique. La « mort intime » et l’accent mis sur « le relationnel » prennent la place - en même temps qu’ils en opèrent l’ « oubli », l’effacement - d’autre chose : d’une véritable mise en représentations communes et partagées de la mort, qui puissent donner au mourant et à la mort une vraie place symbolique et collective.

Le mourant comme victime, essentiellement psychologique, victime de sa peur, de ses angoisses, et la Mort devenant une « affaire psychologique » ! Un problème psychologique, qui comme tout problème peut trouver une solution.
La psychologisation de la Mort est indissociable d’une privatisation de son statut, terme  à  entendre  dans  ses multiples acceptions.  La mort reste bien une affaire publique, l’État « s’en occupe », mais dans un dispositif qui prescrit que, pour chacun des mourants, sa mort soit bien à lui, et relève de son « autonomie », de sa responsabilité. Autonomie dont Jean-Pierre Le Goff (La barbarie douce, 1999) a bien montré le paradoxe, car elle est « prescrite », et transfère au sujet des responsabilités qui relèvent d’instances collectives. On peut ici faire un parallèle avec les chômeurs. L’aide psychologique qu’on peut leur offrir, qui peut être tout à fait pertinente, venant, par un autre tour, leur signifier que c’est de leur faute, de leur responsabilité, s’ils n’ont pas d’emploi. On retrouve une illustration particulièrement nette d’un phénomène semblable chez les militants de l’euthanasie, qui, eux, insistent sur le « choix », l’exigence que chacun doit être « propriétaire de sa mort », alors qu’on peut considérer ce « choix » comme l’expression de l’obéissance et de la soumission à une injonction sociale. Ne plus encombrer !
Les « psys », mobilisés au chevet du mourant, défendent, on veut le croire, le sujet contre la médicalisation de la mort, mais, à un autre niveau, plus fondamental, ils peuvent apparaître comme les préposés à la privatisation de la mort, comme des instruments essentiels dans l’opération de conversion de la mort en un problème psychologique et une affaire privée, dans la désinscription de la mort de cet impossible que nous ne pouvons que partager « en commun ». Question considérable, qui devrait nous hanter, car elle souligne bien les paradoxes du souci de la singularité qui est le nôtre, et particulièrement des « psy » qui travaillons en soins palliatifs26 .
L’intime, « la mort intime », qui a donné son titre à un best-seller27 , sans que l’on prête attention au fait qu’il soit préfacé par celui qui avait exercé la plus haute autorité de l’Etat, exemple extrême de confusion entre le privé et le public, peuvent apparaître – et surtout cet « intime » là, préfabriqué, slogan prescrit, et non pas reconnaissance de l’irréductible de la singularité d’un sujet – comme ce qui cache l’isolement symbolique du mourant,  et est l’envers de sa « place » d’exception, d’exclu, et du refus du « sens » collectif de la mort. Refus de son lien également au Tiers commun, que nous ne savons plus viser, reconnaître, instituer, mettre en scène, condition d’un « en commun » autrement plus vrai, existentiellement, humainement, que l’ersatz que nous en propose l’objectivité scientifique, et son universalité abstraite. Un rapprochement ici, qui paraîtra sans doute brutal, mais qui peut illustrer de façon extrême cette logique. P. Baudry a pu souligner, en s’appuyant sur le philosophe Emmanuel Lévinas, à propos de l’appel des noms dans les camps, que « le visage de l’autre se préserve dans l’anonymat. Celui du rite par exemple, et que l’appel nominal, là, dans le camp, « extermine les prisonniers de l’anonymat commun28 ». Anonymat « commun », qui rejoint ce que Agamben29 appelle la « singularité quelconque », et qui n’est rien d’autre que notrecommune humanité que nous évoquions plus haut et à laquelle nous allons revenir.

Mort « privée », oui, le mourant est « privé », au sens où l’entendait Hannah Arendt, « privé de… ». Privé de la vérité, par exemple, et très souvent. Freud déjà s’en alarmait et dans des termes, malgré son propre scientisme, qui nous apparaissent aujourd’hui d’une étrange et singulière résonance : « Où en est arrivé l’individu et combien faible doit être la religion de la science – celle que l’on suppose avoir remplacé la vieille religion – pour que nous n’osions pas faire savoir à celui-ci ou celle-là qu’il est sur le point de mourir…Le chrétien, du moins, se fait administrer quelques heures auparavant les derniers sacrements30 » . On peut songer ici à l’Ivan Illich de Tolstoï, que les gens de son entourage, qui se croient immortels, rejettent dans l’inexistence de quelqu’un qui aurait « changé d’essence depuis qu’il est passé du côté des mortels31 »  et à qui ils mentent, l’excluant, tout en lui assurant qu’il va se rétablir. Seul Guérassim, le moujik, lui fait une place et apporte un soulagement à sa douleur en posant ses jambes sur ses épaules, mais plus encore en lui disant, quand Ivan Illich s’excuse de lui prendre son temps : « Non, c’est normal, vous allez mourir, on fera la même chose pour moi quand ce sera mon tour ». Mais ce mensonge, c’est aussi que nous ne savons plus faire la différence entre la vérité scientifique, l’information, et une vérité humaine, qui puisse faire sens pour celui à qui l’on s’adresse, et aussi bien pour soi.
Un « problème » des plus récurrents dans les unités de soins palliatifs, celui « des patients qui ne meurent pas », pourrait nous alerter sur l’ambiguïté de cette sollicitude psychologisante pour le « mourant - victime ». L’intense et fréquent investissement  affectif, parfois même vampirique – et nous retrouvons là du « sans limite » - ,  du  patient  mourant par le soignant ne  trouve  de  fait  une limitation que dans l’occurrence de la mort qui, seule, vient mettre fin à cet excès. Autrement dit, c’est la mort qui, de fait, commande.
 
Le mourant mis à la place de La Mort
 
L’aide légitime, nécessaire et exigible que le mourant reçoit aujourd’hui ne saurait faire oublier que, sur un autre plan, il est essentiel qu’il soit assigné à cette place de victime de la Mort, pour établir la Mort comme « exception » et, imaginairement, « guérir » la mort selon l’expression de  Ménuret de Chambaud. Faire oublier l’objection qu’elle est de ne pas être de l’ordre du possible, mais de l’ordre d’un réel irrémédiable
    
C’est la raison pour laquelle « le mourant » considéré comme une victime, et assigné à ce rôle, est en même temps héroïsé positivement. On peut d’ailleurs dire qu’aujourd’hui la mort n’est envisageable que comme héroïque. Notre société propose aujourd’hui trois modèles de mort héroïque et médicale. On a le choix entre se battre jusqu’au bout, offrir sa mort, euthanasié, sur l’autel de la toute puissance médicale, ou, c’est la version palliative, parler et accepter sa mort. Le mourant est idéalisé, mis à une place de « maître de Vie », non pas en raison du courage manifesté par tels ou tels patients, c’est « comme tel » que le mourant est mis en place de modèle. Les partisans de l’euthanasie voient en lui un « objet d’horreur », dénoncent cette vie d’ « êtres bavants et réduits à leur cerveau reptilien », mais c’est pour mieux souligner que la demande de mort qu’il aura su formuler « avant », et l’acte de sa réalisation, le muent en héros.
Si l’on en fait un héros, c’est à la mesure même de cette tâche exorbitante et impossible dont on le charge : nous délivrer justement de l’impossible. S’il est victime et modèle, c’est en raison d’une logique qui en fait une victime d’une manière beaucoup plus fondamentale encore.

L’émergence de cette nouvelle catégorie de mourant a, en effet, des enjeux anthropologiques de portée considérable. 
Philippe Ariès (L’homme devant la mort 1977) a décrit le passage de la « mort événement collectif » à « la mort de soi », puis à « la mort de toi » romantique, et à la « mort interdite », ou « ensauvagée » d’aujourd’hui. En devenant avant tout, l’affaire des « mourants », « sujets d’exception », par rapport au lot commun, la mort actuelle réalise une sorte d’achèvement pervers de ce mouvement d’individualisation, de privatisation de la mort : la mise de la mort en l’autre.
Mettre la mort, toute la mort, pourrait-on dire, en l’autre, dans le mourant, pour qu’il l’emporte avec lui, nous en délivre. Comme si l’on voulait, par ce transfert, cette délégation, qui n’est qu’une projection massive, contenir la  mort elle-même  dans « le  mourant », nous débarrasser de son poids et de son sens collectif, en lui, déjà exclu de la communauté des vivants par le statut qui l’en sépare. Il faut entendre ce mot de « mourant » avec toute la force qui est celle du participe présent substantivé, comme on peut parler de « l’officiant », du « fabricant », du « militant », comme si le mourant était le seul à mourir, ou mourait « pour nous », à notre place, comme si nous le chargions de porter, seul, la finitude et la commune douleur d’exister. La mort exclue dans et par le mourant, par l’exclusion du mourant. On peut, à bon droit considérer cette place comme sacrificielle. Qui permet à chacun et à tous, de se croire en position de ne plus avoir à faire le sacrifice de sa propre toute puissance. De croire pouvoir oublier la finitude que la mort rappelle, par la conjuration et l’incarnation de celle-ci dans le seul mourant, qui, sacrifié pour nous, mérite bien d’être considéré comme un héros. Nous sommes là dans un mouvement radicalement opposé à celui qui pouvait faire écrire à Freud : « C’est au pied du cadavre que prirent naissance les premiers commandements moraux ».
On attend du mourant, par exemple, qu’il &l