Eric DUDOIT

Psychologue clinicien, responsable de l’Unité de Psychologie en Oncologie, Service d’Oncologie Médicale, Timone Adulte, APHM, Marseille


Comptrendu de l'intervantion de Eric Dudoit lors de la 8ème Journée de Psyco-Oncologie. 
 

Tout d’abord, un grand merci à vous de m’accueillir puisque ce matin encore j’étais à côté du port de Marseille. J’espère que mon accent ne s’entendra pas trop. Si toutefois il s’entendait c’est que les vacances sont bientôt là. Comme c’est difficile de parler après un tel exposé où Levinas, Ricœur et Hannah Arendt se sont rencontrés. Comme c’est difficile de parler même après ce qu’a dit Madame Bacqué mais nous allons essayer.

En fait, je suis parti de quelque chose de plus ancien que la médecine moderne parce que j’avais du mal avec cette médecine moderne à trouver quelque chose qui parlait de l’Etre non point que les soignants quels qu’ils soient n’y avaient pas accès mais bien parce que ce sont les anciens qui parlent de l’Etre. 

Pour faire intelligent je me suis servi du latin, de primum non nocere a no limit angere, prendre soin de l’Etre et puis de Jung parce que dans une université de psychopathologie et de psychologie clinique il est parfois un peu l’oublié autant que je puisse en juger : « le seul but de l’existence humaine est d’allumer une lumière dans l’obscurité de l’Etre ». 

D’abord ne pas nuire et ne me touche pas. Ne me touche pas, bien entendu, vient des évangiles mais aussi d’un article que j’ai lu d’un monsieur qui est strasbourgeois, Monsieur Gros, que j’ai trouvé extrêmement intéressant. Intéressant parce que je suis psychologue et qu’en tant que psychologue généralement, souvent, encore maintenant on nous dit : « il ne faut pas toucher l’autre » ou du moins pas avec le corps. Cela me rassure parce que nous n’allons pas nous toucher tous les uns ensembles, nous allons nous toucher avec les mots.

Mais qu’est-ce qu’un thérapeute ? En fait, un thérapeute est quelque chose que j’ai piqué à Philon d’Alexandrie. C’est quelque chose qui est important. Les thérapeutes d’Alexandrie sont ceux qui ont donné des lettres de noblesse à notre profession. Ils n’étaient pas que thérapeutes du corps mais aussi de ce que nous appelions avant « l’âme ». 

Ils soignaient les petits maux de l’âme. Vous savez que lorsque vous avez un mal de l’âme qui n’est pas trop, trop pointu on fait appel au psychologue. Si cela va vraiment mal, il faut faire appel au psychiatre. Je l’ai dit sous forme de boutade parce que je me sens bien aussi avec cette profession de psychologue.

J’avais envie de partager avec vous cette histoire des thérapeutes d’Alexandrie. Aujourd’hui j’avais envie de vous faire partager quelque chose d’authentiquement humain. Là je vous fais partager quelque chose d’authentiquement humain, ma crainte, ma peur, le fait d’être envisagé par vous en priant le ciel de ne pas être dévisagé par vous. 

C’est extrêmement important de pouvoir travailler cela, de pouvoir travailler l’autre et l’autre dans la relation, d’être en orexie de vie. L’orexie, c’est le désir. Est-ce assez important pour nous que de nous poser la question de qui nous sommes, d’où nous venons, d’où je suis né ? Est-ce que je serai un singulier, est-ce que je serai dans la multitude ? Est-ce que je vais briller ou est-ce qu’au contraire je serai oublié ?

La thérapie pour les thérapeutes d’Alexandrie est l’art de l’interprétation et vous voyez là déjà que, des siècles avant Freud, on parlait bien le même langage. Alors qu’interprétaient-ils ces thérapeutes ? Souvent des songes, des rêves, le mouvement des oiseaux. Nous sommes condamnés à interpréter. Avez-vous remarqué combien nous interprétons tous les jours. 

Mon épouse – je parle toujours de mon épouse – a un petit jeu qui m’agace. Lorsqu’elle va dans une grande surface et que je lui dis : « tu sais ce n’est pas raisonnable, ce n’est pas la bonne heure, il ne va pas y avoir de place de parking ». Elle me dit : « mais ne t’inquiète pas, je vais la visualiser ». 

Et là je lui dis : « il semble déjà avoir entendu cela quelque part et tu sais, nous ne sommes pas forcément shamans ». Bien entendu lorsque j’arrive à la grande surface, il y a la place. Elle me dit : « tu vois, ça marche ». 

Et je suis extrêmement inquiet, non pas de l’état mental de ma femme mais du fait que cela pourrait marcher. Heureusement cela fait plusieurs années que nous sommes ensembles et j’ai remarqué que parfois cela ne marchait pas. Néanmoins elle me dit, à ces moments là : « j’ai mal visualisé ». 

Vraiment que faire devant l’éternel féminin ! En fait, je me suis mis moi aussi à visualiser, cela m’amuse. Quand j’étais dans l’avion, tout à l’heure, c’était un petit coucou, j’avais par moment une crainte, que l’hélice se détache et je me suis dit : « quand même, après dix années de psychanalyse, une personnalité phobique peut se contrôler ». 

Pas forcément mais quelque chose est venu de ma clinique et je me suis dit : « je vais là dans une ville que je ne connais pas, rencontrer des gens que je ne connais pas, m’exposer devant eux, qu’est-ce que je ressemble à ce monsieur ou à cette dame qui vient dans mon service exposer devant moi et quelques autres ». 

Et je me suis dit : « tiens, la première chose qui me vient c’est la peur, bêtement la peur. J’ai peur ». Alors pour me rassurer, j’ai fait une grosse bêtise, je suis aller fumer une cigarette et sur mon paquet il y avait marqué : fumer tue. Là j’étais dans l’ambivalence et je me disais : « faut-il donc que je meure pour qu’ils me voient ? »

Voir, ouvrir une porte. Un poète, Edmond Jabès, qui est d’une grande beauté dans Les livres des questions, nous rappelle que voir c’est ouvrir une porte, regarder. C’est intéressant ces choses là. C’est intéressant parce que, comme Ricœur que nous avons cité tout à l’heure, je me sens quelque part herméneute. 

J’ai fait quelques années d’études de théologie donc vous verrez que mon discours est emprunt encore malheureusement du dogmatisme de la théologie. En plus c’était dans une théologie réformée, ici cela va mieux qu’en Italie. J’ai la sensation qu’il y a plus de calvinistes et de luthériens à Strasbourg qu’à Marseille. Cette sensation est une interprétation. C’est une croyance. Toujours est-il que, comme les thérapeutes, je me dis : « et si le logos, si le verbe et si la parole étaient un soin ». C’est simplement une croyance parce que nous sommes cent années après Freud mais si vraiment parler, écouter et reprendre la parole de l’autre était un soin. 

Je suis désolé de cela mais la technique veut que j’aille lentement donc nous verrons ce qu’il y a à voir de ce petit exposé. Est-ce que je suis capable d’interpréter les signes de la vie qui me dit que l’informatique ne marche pas toujours ? 

Le thérapeute est un parlant. Recevoir, contenir, transformer, restituer, le dabar et le logos. C’est un emprunt que j’ai fait à un collègue, Gimenez qui lui-même l’avait emprunté à Bion qui lui-même l’avait emprunté. Nous n’allons pas remonter la chaîne signifiante mais ce qui est intéressant c’est que, quand je reçois quelque chose, je ne suis pas quitte de ce que j’ai reçu. 

Il faut que je mette en travail et le premier travail que j’ai à faire c’est contenir. Avez-vous remarqué combien, lorsqu’on est angoissé, on a tendance à parler. Cela m’arrange c’est ce que je dois faire là. Quand quelqu’un nous dit quelque chose de terrible pour nous et, comme le disait l’orateur précédent, la chose terrible pour nous peut-être une toute petite chose toute bête. Et bien nous avons tendance à parler. 

La première fois que je suis rentré dans la chambre d’un patient, voici douze ans, je lui ai fait un cours de psychopathologie. Mauvais bien entendu ! En plus ! Heureusement, c’était une patiente qui était infirmière auparavant. Elle m’a dit : « ne vous inquiétez pas, cela va bien se passer ». Alors je me suis assis et la première chose qu’elle a fait, c’est prendre soin de cette anxiété débordante que j’avais.

A un moment, j’ai pu me taire et en me taisant quelque chose d’elle pouvait venir, enfin. Elle m’a simplement dit : « j’ai mal au dos ». C’était ce que j’appelle le dabar, la parole en hébreu qui va donner logos en grec. Le logos est un peu différent parce que le logos c’est aussi le Logizomaï, c’est raisonner. Le dabar c’est vraiment la parole. 

To be at one ment with ! Wilfred Ruprecht Bion est un psychanalyste anglais qui dit “écoute, si tu veux faire quelque chose, d’abord pour toi, après pour l’autre, n’oublie pas d’être to be at one  ment with ». Etat d’union, de communion. On n’arrive pas à traduire cela. Ce qui est intéressant dans tout cela c’est qu’il y a un « with », un « avec » et un « en »

On est « en » et « avec ». C’est comme cela que cela marche. Quand je suis « en » et « avec » normalement cela doit fonctionner à plusieurs niveaux : au niveau de ma raison, au niveau de mon émotion.

Peut-être que vous connaissez un nouveau chanteur qui s’appelle Grand Corps Malade. Outre le fait qu’il slame et que ce n’est pas forcément la musique que j’aime le plus au monde, un patient m’a dit : « mais vraiment vous ne comprenez rien. Ecoutez Grand Corps Malade ». Je n’avais pas envie mais la parole d’un patient a quelque chose de sacré au sens le plus fort du terme sacré. 

Alors j’ai écouté Grand Corps Malade et je suis tombé sur une chanson que j’aime beaucoup et qui s’appelle « La tête, le cœur et les couilles ». Excusez-moi, pardon. Mais savez-vous que Grand Corps Malade vient de reprendre quelque chose là de la grande tradition talmudique et de la tradition des thérapeutes. Bien évidemment, les thérapeutes avaient opéré qu’il existait plusieurs centres à ce qu’ils nommaient la personne, le sujet. Il y avait la tête (aleph)et le centre des émotions (mem). La lettre mem en hébreu c’est comme un grand carré. Et puis shin, c’est comme un trident, c’est le centre des pulsions.

Ce qui est intéressant c’est qu’il avait repéré qu’il ne fallait jamais oublier un des trois. Quand on l’oublie cela marche mal. C’est pour cela qu’avec mes patients, je n’oublie jamais le shin. 

Mais avant d’arriver jusque là, n’oublions pas que le thérapeute est avant tout un tisserand. Les anciens faisaient beaucoup d’analogies. J’ai pris tisserand mais on aurait pu dire que le thérapeute est un cuisinier

Ce qui est intéressant chez les anciens c’est qu’on ne faisait pas travailler que la tête. Rappelez-vous Socrate, Platon et bien d’autres encore. Outre le fait que parfois ils étaient guerriers, ils étaient avant tout et souvent agriculteurs. Ce sont les cisterciens qui m’ont appris cela. Si tu veux grandir dans ta tête ait d’abord des cales aux mains.

Ce n’est pas facile dans nos grandes villes alors depuis j’ai acheté un bac de géranium mais même un bac de géranium est important. C’est la vie. C’est changer de vêtement, d’atmosphère, de climat, d’état de conscience. On n’y reviendra pas parce qu’on l’a exposé tout à l’heure et, comme le dit Jean-Louis Leloup, il faut cinq minutes pour changer de vêtements, il faut toute une vie pour changer de cœur. Cela veut dire que le but de mes propos n’est pas de changer le cœur c’est d’aller au cœur du cœur. 

L’habit, le tisserand. Savez-vous qu’en grec, il y a plusieurs acceptions du terme éthique et ethos avec un epsilon ou un êta. Savez-vous qu’il y a aussi une acception de ce terme éthique qui veut dire habit ou habitude. J’aime bien rappeler cela quand je vais dans les commissions d’éthique. Cela me permet de me rappeler que je suis dans une commission de morale. Je ne vois aucun mal à avoir une morale mais j’aime que les choses soient appelées par leur nom sinon je me mets à me tromper

Et puis si c’est la relation, c’est ce que nous faisons ensemble malgré l’informatique. On tisse quelque chose. Mais les thérapeutes prennent aussi soin des dieux. C’est terrifiant : il y a des dieux. Je rappelle une petite phrase de Jacques Lacan parce que s’il y a des psychologues dans la salle je n’ai pas envie qu’ils me jettent des pommes de terre : « l’autre ne saurait être confondu avec le sujet qui parle au sujet de l’autre. L’autre ne saurait être confondu avec le sujet qui parle au lieu de l’autre ». Là je parle mais je ne peux pas être confondu avec ce que j’évoque.

Prendre soin des dieux, c’est prendre soin des grandes images qui nous habitent. Jung dirait des archétypes. En fait pour les anciens, chaque dieu était en quelque sorte un état de conscience. Prendre soin des dieux, c’est être attentif à ces images qui nous guident qui viennent nous visiter dans nos rêves, celles qui nous inspirent. Parce que je ne suis pas d’accord. On ne fait pas un rêve. On reçoit un rêve. J’aime bien jouer comme cela.

Bien entendu, c’est parce que de temps en temps la poétique transcendantale de Paul Ricœur me traverse et voilà que je prends les belvédères pour moi-même. Oui, je peux dire que je reçois un rêve, ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas lu Freud. Je sais que mes rêves sont fabriqués de mes désirs non réalisés. Ils sont fabriqués à partir des éléments diurnes et autres. Mais j’aime à penser aussi qu’ils me disent quelque chose.

Un thérapeute veille sur ses émotions. Il observe ses passions, ses impulsions. C’est difficile de veiller sur ses émotions et voyez, là les mots sont importants. Ne pas contrôler ses émotions, ne pas faire en sorte qu’elles ne nous habitent pas, juste veiller sur elles. Qu’est-ce que j’aime lorsque je suis traversé par la haine. Par vous ? C’est un sentiment étrange la haine mais elle nous habite, elle nous traverse notamment quand on me marche sur les pieds dans le métro. Elle peut m’habiter bien dans d’autres lieux. Elle peut m’habiter même en cancérologie. Je peux être très en colère. C’est une étape mais pire que cela : être ému d’un autre 

C’est pour cela qu’il faut vraiment se connaître soi-même, connaître l’autre. Il faut connaître l’être qui est et par lequel nous sommes. Qu’importe nos façons de le connaître mais en tous cas il faut s’y atteler. Il faut s’y atteler en prenant d’abord soin de soi. C’est important. Il faut savoir prier, nous disent les anciens.

Nous, nous l’avons oublié. Pour nous, prier, reste quelque chose de l’ordre de l’invocation, de réciter une prière. Et bien ce sont les patients en oncologie qui m’ont appris que prier pouvait être autre chose : souhaiter, désirer, inviter, inviter simplement le bien être, inviter le sourire, inviter plein de choses.

Alors je me suis remis à prier, je ne sais pas qui ni quoi, peut être moi-même. Après tout, pourquoi pas. Peut-être l’autre humain qui me regarde afin qu’il évite de me dévisager et qu’il puisse m’envisager afin que moi-même dans mon désir je puisse le faire aussi. 

Prier, c’est marquer mon manque et de nos jours est-ce que tout ce que je vous ai dit sur les thérapeutes peut se faire. Je le pense. Il suffit simplement de rehabiter nos maux. Vous l’écrivez comme vous voulez. 

Quel genre de thérapeute sommes-nous ? Le corps est une chose du réel m’a-t-on dit mais qu’est-ce qu’une chose ? Qu’est-ce que je suis ? Pourquoi moi. On demande toujours : pour qui suis-je ?

Lorsque j’écoute un patient, bien entendu qu’il va me dire : « pourquoi moi ? ». S’il ne me le dit pas c’est parce qu’il pense que d’autres l’ont déjà dit. C’est une ruse de patient. Connaissez-vous les ruses des patients ? Ils sont terrifiants. 

C’est quoi une chose? C’est quoi je ? Est-ce que je suis une chose ? On ne va pas trop revenir là-dessus puisque l’orateur précédent nous en a déjà dit un bout. Ai-je bien pensé pour bien être ? 

J’aime bien ce que nous dit Lacan : « que voi ? Que me veut l’autre avec un « A » ? ». Qu’est-ce qui me prend de toujours vouloir être le meilleur. Je ne sais pas si vous êtes atteint de la même maladie que moi mais j’ai une maladie ancestrale, terrifiante à l’intérieur de mon être. Même là aujourd’hui, plus j’écoutais Monsieur Hesbeen et Madame Bacqué et plus je me disais : « mais ils sont meilleurs que moi. Cela va être terrifiant ! ». Qu’est-ce que c’est cette chose qui parle à l’intérieur de moi ? Qu’est-ce que c’est que ce grand autre qui vient et dans une injonction me dit : « soit cela » ?

Alors heureusement merci à mon analyste, merci à mes patients, j’ai appris que je pouvais me départir de cela et m’en départir tout simplement parce que je sais que vous êtes capables d’aimer. C’est un mot qu’on n’utilise pas beaucoup « aimer » et pourtant si important. C'est-à-dire que si vous me voyez dans la panique, tremblant, vous allez m’envisager de manière à ce que je puisse être supporté par vous, à ce que je puisse être porté par vous comme tout à l’heure, lorsque je me suis trompé avec l’informatique. 

Le sujet « en » et « moi ». Quand j’étais en théologie, une phrase qui m’a toujours fait rire. Outre le « au commencement était le verbe », le verbe était « en » et « avec » dieu. Je me suis dit c’est théologien. Depuis 2000 ans, ils ne connaissent pas les mathématiques. On ne peut pas être « en » et « avec ». C’est quoi cette histoire.

Et le verbe, qu’est-ce ? C’est Bion qui dit comment le verbe s’est fait chair. Alors il utilise bien entendu la tradition chrétienne. On pourrait prendre toutes les autres traditions. C’est quoi la chair : sarx. Ce n’est pas le soma, en grec. Il y a deux mots. C’est intéressant ces choses-là.

Lacan nous dit que « le drame du sujet dans le verbe c’est qu’il est fait l’expérience de son manque à être ».

Plus je parle et plus je fais l’expérience que je suis parlé, beaucoup plus que vous ne parlez. C’est ce qui fonde un peu ma profession. Quand quelqu’un me parle, bien évidemment, il me dit tout plein de choses qu’il n’a peut-être pas envie de me dire mais s’il me parle c’est qu’il en a le désir.

Ainsi émerge le vrai sujet c'est-à-dire le sujet de l’inconscient. Le sujet de l’inconscient n’est pas à l’intérieur de nous. Les étudiants en psychopathologie dont je faisais partie ont toujours fait la même erreur : on cherche l’inconscient à l’intérieur de nous comme si c’était quelque chose de dedans.

Et si cela n’existait pas le dedans et le dehors et s’il n’existait que des représentations. C’est intéressant parce que la question de l’autre va être dialectisée différemment. Il y aura toujours l’autre et il y aura toujours moi et le grand autre. 

Ce qui est intéressant par exemple, c’est de ne jamais oublier le sexe. Le sexe, si vous jouez avec les mots c’est le « esse » en latin. Vous le coupez en deux, vous mettez une croix au milieu, vous multipliez et vous avez le sexe. Alors je me suis toujours dit que Freud finalement avait raison. On est bien là coupé, déchiré par cette histoire qui nous traverse. 

Dans le primum non nocere qui appartient à la tradition médicale, j’avais envie de blaguer avec vous et de vous dire que finalement, nous les psy, ou du moins tel que je le vis depuis quelques années, c’est qu’en fait cela ne marche pas. 

Je suis déjà un horrible bonhomme qui commence déjà à faire chier les gens. Je commence par des charités. C’est terrible mais je le fais quand même avec l’enseignement de Levinas et d’autres, ce qui permet de faire chier les gens tout en conservant une part d’attention suffisante qui puisse revenir. 

En effet un psy, dès que vous allez le voir parce qu’il y a un tout petit truc qui ne va pas, que se passe-t-il ? Il n’y a plus rien qui va mais alors plus rien du tout. Et si cela marche en cabinet, dans vos institutions de soin c’est parfois extrêmement difficile. Le médecin, l’infirmière, la famille, tout le monde nous dit : « va voir ce patient ». Alors on y va et lorsqu’on y va, elle ne va pas trop mal. Cette patiente pleur simplement parce qu’on vient de lui annoncer un cancer. C’est pareil, est-ce que vous pleureriez, vous, si on vous annonçait cela ?

Moi oui ou peut-être parce que j’ai trop vu le prince de Machiavel, je rirais. En tout cas, elle, elle pleure. Quand je repars, elle pleure deux fois plus alors les autres m’ont dit : « mais tu fais mal ton travail ».

J’ai dit : « c’est vrai, zut j’avais oublié. J’était là pour qu’elle aille bien ». Vous voyez comme c’est difficile. Est-ce que je suis là pour qu’elle aille bien ? Comment vais-je travailler avec cette question là de l’être ? Cette personne, qu’attend-elle de moi ? Elle attend bien entendu que je ne sois pas un sauvageon mais elle attend peut-être de découvrir qui elle est. Elle attend pour découvrir qui elle est un lieu suffisamment sécurisé pour pouvoir faire ce travail.

Pour vraiment faire ce travail, il faut qu’elle rencontre un autre qui n’a aucun savoir. Si je vous rencontre avec un savoir, je ne vous rencontre pas. Pour que je puisse vous rencontrer, il faut que je puisse, tant faire ce peut, autant que maximum, être en dehors de mon champ du savoir. 

La vérité est un lieu, ce n’est pas un état. Si la vérité est un lieu, c’est génial. Cela veut dire qu’on peut créer ce lieu, on peut l’emporter, on peut le déposer, on peut le déconstruire et le reconstruire. Cela veut dire que s’en est terminé du dogme. Quel que soit ce dogme, il n’y a pas que la religion qui puisse être dogmatique. D’autres peuvent l’être. 

Le psy, il est contre le malheur mais il n’est pas forcément pour le bonheur. Dans Malaise dans la culture ou Malaise dans la civilisation, Freud a plein de mots d’esprit et je voulais partager avec vous juste un petit mot d’esprit qui me semble très juste et qui peut-être pourra nourrir le débat qui a eu lieu tout à l’heure : « il est toujours possible d’unir entre eux par les liens de l’amour une grande masse d’hommes à la seule condition d’en laisser quelques uns en dehors pour recevoir les coups ».

Freud était vraiment là un talentueux géni même si dans sa sémiologie il s’est planté plus que de coutume. 

Ce qui est bien c’est qu’à Marseille il existe deux centres. Il y a l’APHM, l’Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille, et l’Institut Paoli Calmettes où travaille mon copain, Patrick Ben Soussan. Ce qui est génial c’est que depuis que ces hôpitaux existent il y a la guerre entre l’APHM et l’IPC. La première chose que j’ai faite en arrivant au service, c’est surtout de laisser cette guerre en état. Comme cela, on en met quelques uns dehors pour recevoir les coups. C’est l’IPC qui fait mal. Bien entendu quand je suis avec Patrick que j’aime beaucoup, il me dit : « c’est l’APHM qui fait mal ». 

Comme cela, on rigole tous les deux. C’est important. Avez-vous vu dans vos « conjugopathies », c'est-à-dire les problèmes que nous avons tous avec notre conjoint ... ? Non, vous n’avez pas de problème vous. Il y a toujours un grand problème avec les conjoints c’est que cela parle à travers et parfois à tord et à travers. 

Quand je rentre à la Ciotat, chez moi, j’ai toujours une sale manie. Je dépose toujours mon ordinateur qui ne marche jamais et je dis : « je suis fatigué ». Mon épouse, que me répond-elle ? Elle me dit : « moi aussi ». Là vraiment, je suis très en colère. Personne ne m’écoute. Elle ne me fait pas du bien. En fait, c’est parce que je dis la mauvaise chose. Bien entendu je suis fatigué, tout le monde l’est. Mais qu’est-ce qui me prend, quand je rentre chez moi, de ne pas dire que je suis content de revenir dans ce lieu qui est le lieu que j’ai construit avec d’autres.

C’est bizarre. Même en répétant cette chose là un nombre incalculable de fois en conférence, quand je rentre, je suis nul et je dis que je suis fatigué. Mais j’en ris. Qu’est-ce que c’est bon de rire. En cancérologie, on ne rit pas assez. Dans nos couloirs parfois, on entend des pleurs et des cris mais j’aime aussi entendre des rires, de vrais rires. C’est aussi cela l’humain.

C’est mon chat qui m’a enseigné cela. Quand je rentrais le soir, il y avait aussi le chat et il me gonflait le chat. J’avais autre chose à faire et, pour qu’il ne m’embête pas, je lui donnais des croquettes. Un jour, il n’a plus voulu de croquettes. C’était difficile, il fallait le sevrer de croquettes. Il m’a appris que ce qu’il voulait et depuis le début, c’était juste une caresse. Depuis je remercie mon chat. 

L’esprit, comment cela marche-t-il ? En fait, je n’en sais strictement rien. Tout ce que j’ai appris à l’école, c’est qu’il ne faut pas oublier le sexe et que le désir est à prendre à la lettre. Le désir est une mythonimie du manque à être.

Alors comment va-t-on faire avec ces histoires ? Comment va-t-on faire pour rencontrer l’autre au moment où, dit-on, il est au plus mal. J’ai des patients qui m’ont toujours fait rire en me disant : « depuis que j’ai le cancer je vais mieux ». Je dis : « mais ce n’est pas croyable cette histoire. Il faut l’écrire dans nos manuels. ». En fait, il est vrai que parfois la maladie physique fait écran au mal-être, à la maladie psychique. C’est vrai que parfois c’est plus facile de dire avec haine : « j’ai un cancer » que de dire : « je ne vais pas bien mais je ne sais pas pourquoi ».

Le rapport perception/représentation est un rapport intéressant. Quelle élaboration vais-je faire avec un rapport pareil puisque finalement je n’ai pas accès au réel. Je n’ai accès qu’à de multiples réalités. Il me faut alors continuer à vivre. Il me faut alors recevoir, recueillir, accepter, reconstruire, comme le dit Ricœur, tout le temps, à chaque moment car toutes les souffrances n’ont pas un lieu unique d’élaboration, fort heureusement. J’ai choisi celui-ci parce que mon histoire, ma vie, m’a poussé à faire une psychanalyse. 

Il y a quelques temps, j’étais à un congrès de soins palliatifs avec des frères de Thich Nhat Hanh  et je me suis dit qu’ils avaient beaucoup élaboré, eux aussi. Mais l’élaboration pour l’humain n’est pas exempte de souffrance. Il faut qu’on évite cela. Bien entendu c’est important, tous ces produits. Cela a changé le travail des psy quels que soient [les iatres, les listes, les ogues]

Mais si je suis triste parce que l’autre est mort c’est normal. Si je ne vais pas bien parce que j’ai peur quand je me retrouve devant trois cent personnes dans une ville que je ne connais pas, c’est normal. Parce que je sais que c’est normal, je vais peut-être aller un peu mieux. Parce que je sais l’autre est comme moi. Aller chercher du réconfort. Vous avez vu, un regard peut nous donner des choses fortes, très fortes. 

Cela pense. J’ai émis l’hypothèse que les pensées sont à la recherche d’un penseur. J’espère que l’un d’entre nous pourra loger ses pensées dans son psychisme et dans la personnalité.

Qui aimerait habiter une pensée sauvage et ensuite s’entendre dire qu’elle lui appartient ? Nous voulons tous avoir des pensées bien apprivoisées, bien civilisées qu’il s’agisse de pensées rationnelles, bien comme il le faut. Ce n’est pas de moi, c’est toujours de Bion.

Depuis tout à l’heure je parle et je vouvoie. Non cela n’est pas vrai. Il y en a certains que je ne distingue pas. J’en vois quelques uns qui dorment et d’autres qui pensent à autre chose. J’en vois d’autres, très rusés, qui ont l’habitude des bancs de fac et qui arrivent à dormir les yeux ouverts. Quelle pensée sauvage est venue pendant que je parlais parce que, de grâce, oubliez tout ce que j’ai dit

Attelez-vous à cette pensée sauvage qui est venue. Elle est importante pour vous. C’est la seule qui ait vraiment de l’importance. Ne l’apprivoisez pas tout de suite. Laissez-là vous déranger, vous casser les pieds et si votre voisine ou votre voisin vous attire sexuellement, osez le penser. 

En fait, il nous faut trouver la capacité d’être poète. C’est Bion, en 1976, qui écrit cela dans son séminaire italien : « vous aurez bientôt des articles montrant la nécessité de réconforter et de rassurer les patients en phase terminale en observant des fables qui servent d’antidote à leur certitude d’être sur le point de mourir ». 

Je me demande quel sort serait réservé à la vérité face à des forces d’une telle nature. Je ne suis pas là pour raconter des farces, ni des fables. La seule nourriture psychique correcte, c’est la vérité. Heureusement que c’est un lieu, sinon je ne pourrais même pas l’énoncer. N’oublions pas que notre capacité à dire la vérité meurt à travers les mensonges que nous racontons aux autres. Ce n’est pas grave de dire des mensonges. Je n’arrête pas mais il faut savoir qu’on en dit.

Qu’est-il advenu de la tempête ? Quand je rencontre un patient et qu’il me dit ça va, je suis très inquiet. C’est quand il me dit que cela ne va pas que cela commence à être plus simple pour moi. Comme le disait Lacan, la psychanalyse, l’analyse commence quand le patient n’a plus rien à dire. En oncologie, c’est au moment où cela va. La seule chose qui cloche pour moi, c’est qu’il soit avec moi. Cela fait douze années que je travaille en CHU et je me pose toujours la même question : « mais qu’est-ce que je fais là ? ».

Comme je suis vraiment un casse-pieds je pose toujours la question au patient : que fait-il là avec moi ? Que fait-on ensemble ? Qu’est-ce qui nous prend que de penser qu’évoquer du sens, aller vers une référence cela fera qu’on ira mieux ? Quelle est cette idée saugrenue ?

Si je me tais maintenant, c’est dans l’espoir que vous puissiez vous mettre à l’écoute de vos propres pensées, aussi sauvages soient-elles, même pour vous parce qu’il y a toujours un individu qui peut écouter ce que vous pensez. Cet individu, c’est vous.

Je vous remercie infiniment de votre intention.

Applaudissements.