Tu me demandes de remplir mes jours…


Mais qu’est ce que cela peut bien signifier pour toi, remplir le jour… Est-ce être dans l’action, dans le faire sans cesse pour combler les silences, les vides, qui pourraient venir te signifier ceux de mon absence à venir…Je ne peux lutter activement face à ce qui se prépare, je m’y épuiserais si je le faisais. C’est ce que tu fais d’ailleurs, tu t’épuises à vouloir combler l’attente de cette chose inacceptable qui se profile doucement. Et en faisant cela, ce n’est pas ma mort que tu nies, non celle-ci est bien présente à chaque instant, dans chacune de tes demandes et de tes suppliques ; mais c’est bien ma vie que tu nies.
 
Je suis en vie, et jusqu’à mon dernier souffle je le serais. De cette vie suspendue à un fil, si fragile soit-il, je veux t’en laisser quelque chose à toi et notre fils, quelque chose qui à trait bien plus à mon être, à ce que je suis, qu’à ce que tu voudrais que je fasse pour encore être à tes yeux. Il ne s’agit plus aujourd’hui de rattraper le temps perdu, que nous n’aurions pas estimé perdu en d’autres circonstances… Les histoires qui ne seront pas lues, ne le seront plus, les choses qui n’ont pas été faites, parce qu’il n’était pas temps alors pour nous de les faire, ne le seront plus…
Mais d’autres moments, d’autres paroles naîtront, d’un quotidien qui se rive à chaque nouveau matin qui s’ouvre à lui, pour faire de cette attente une construction de moi, de nous, comme nous n’aurions pu la soupçonner.
 
Tu me dis de me souvenir… pour notre fils dis-tu… mais de quoi dois-je me souvenir de notre vie, que dois-je choisir comme souvenirs comme venant caractériser ce que fut notre vie… Je ne veux pas parler de nous au passé, comprends moi, je ne veux pas même y penser. Je  veux avancer encore et encore, sur un chemin qui, certes nous séparera à un moment donné, nous faisant prendre des directions différentes ; mais qui sera jusqu’au bout soutenu par le souffle de nos vies.
 
Il faut t’y faire, je n’irai plus travailler au jardin, je ne ferai plus de vélo avec Emilien et nous n’irons plus regarder les étoiles au milieu du lac… Ce qui est fait n’est plus à faire. Ne pleure pas je t’en prie, ne  regrette pas ces moments en faisant d’eux une icône du bonheur, ne pleure pas ce qui n’est pas encore ma dépouille…
 
Je ressens bien le décalage qui nous saisit et nous sépare, toi comme faisant partie du monde des vivants et moi comme faisant partie de celui des presque morts. Ton temps n’est plus le mien, tes projets, tes rêves, tes désirs, tu apprends à les éprouver de manière solitaire et cela m’attriste parfois, ne faisant me rappeler que ma propre finitude…
 
Comment arriver à se rencontrer alors… Comment arriver encore à être ensemble sur ce chemin où nous marchons à contre sens. Toi, attachée au passé ou projetée seule dans le futur et moi qui suis résolument ancré dans le présent, que je tente de vivre tous les jours, coûte que coûte, jusqu’au bout, jusqu’à ce que la lueur s’éteigne, jusqu’à ce que mon souffle ne soit plus…
 
 
Carole Andres-Lédee