Une expérience d'analyse des pratiques: 4 temps sinon rien !


Cécile BOLLY

Médecin et enseignante, Haute Ecole Robert Schuman et Université Catholique de Louvain, Belgique. 

 
Gustave Nicolas FISCHER
 
Merci beaucoup pour ces paroles décapantes et lumineuses à la fois. 
 
J’invite à présent Cécile BOLLY à faire sa présentation. Elle est médecin et psychothérapeute en Belgique. Je souligne qu’elle assure actuellement un enseignement d’éthique à des étudiants de médecine et de soins infirmiers à la Haute Ecole Robert Schumann et à l’Université Catholique de Louvain, en Belgique. Elle porte actuellement ses intérêts sur l’éthique comme outil, démarche pédagogique. Je signale qu’elle a notamment écrit un ouvrage s’intitulant «L’éthique en chemin ». 
 
Je salue également Béatrice LANNOYE qui est également venue de Belgique, ce matin. Elle est également médecin dans une unité de soins palliatifs en Belgique après avoir été dans une unité de soins palliatifs à Strasbourg. 
 
Cécile BOLLY va nous parler d’une expérience d’analyse des pratiques, 4 temps sinon rien. Je vous laisse la parole.

Cécile BOLLY

Merci pour votre invitation à vous rejoindre et surtout, au-delà de l’invitation, pour le fait d’avoir commandé des paysages magnifiques. Nous avons dû nous lever tôt pour arriver et avons eu la chance, de la plaine d’Alsace, d’admirer le lever de soleil sur les Alpes. Nous étions déjà contentes avec cela. Avec tout ce que nous avons entendu ce matin, en plus, nous nous disons que nous ne sommes vraiment pas venues pour rien. 
 
Je suis un peu ennuyée d’une part car je commence presque au moment où je devrais terminer et parce que j’entendais par ailleurs quelqu’un qui disait tout à l’heure : « je vais encore prendre un café pour au moins tenir la conférence suivante ». Je me dis donc qu’il faudrait aller en rechercher un, car elle a oublié qu’il y en avait deux, de conférences ! Je vais donc essayer d’être suffisamment pratique pour vous intéresser à ce que je voudrais vous partager.
 
Je voudrais aussi vous dire qu’en arrivant en quatrième position, il y a de nombreuses choses de mon exposé que je n’aurai plus besoin de dire car d’autres l’ont déjà fait et très bien. Je vais donc parfois aller très vite. Cela sera simplement parce que vous savez déjà ce qui est écrit. 
 
Je vais revenir sur la question de l’éthique, morale, déontologie et droit dont Jean-Philippe PIERRON a déjà parlé tout à l’heure. Ce sera sans doute important pour l’atelier que nous allons vivre ensemble après-midi. Il y a parfois des confusions. C’est donc intéressant de rappeler que la source commune de ces disciplines est d’assurer le vivre ensemble, malgré nos différences et malgré notre recherche, à chacun, de maximiser nos interventions. 
 
Je ne connaissais pas Jean-Philippe PIERRON jusqu’à ce matin. J’avais donc recours à un autre philosophe, québécois celui-là, Georges LEGAULT et qui explique, quant à lui, que la vie en société permet, d’une part, de développer un certain vécu relationnel mais que, d’autre part, nous n’avons pas que des bonnes intentions. La vie en société nécessite d’énoncer des règles qui influencent nos  comportements, parce que quand nous dépassons ces règles, il y a des sanctions.
 
Je prends toujours l’exemple des radars. Il est intéressant de voir que, sur la route, lorsqu’on sait où sont les radars, on voit des coups de frein partout et, après les radars, tout le monde repart. Cela veut bien dire que s’il n’y avait pas parfois des sanctions, le code de la route ne serait surement pas respecté. Nous passons donc d’un pôle à l’autre. D’une part, nous essayons de promouvoir la qualité de nos relations et, d’autre part, nous avons besoin de savoir qu’il existe des mécanismes de contrôle. 
 
Georges LEGAULT fait de l’éthique la discipline qui a pour visée la qualité de la vie relationnelle tandis que la déontologie, comme le droit et la morale concernent plutôt le contrôle de comportement. 
 
CE qui est important, c’est de savoir qu’il n’y a pas un pôle qui est meilleur que l’autre, mais que toutes ces disciplines sont complémentaires. Nous avons besoin pour assurer le vivre ensemble . D’une part, respecter des règles (droit, déontologie, morale), d’autre part centrer notre comportement sur les valeurs et le questionnement qu’elles provoquent (éthique). 
 
J’avais aussi prévu l’idée de revenir à ethos, comme Jean-Philippe PIERRON. DE Brabandère, un philosophe belge explique que ethos en grec (qui a donné éthique) et mores en latin (qui a donné morale), signifient tous deux le comportement. Mais pour comprendre la différence, il faut mettre l’étymologie en lien avec le contexte. Je trouve que cela aide à comprendre ce que nous intuitionnons comme différence. 
 
Dans le contexte grec, il s’agissait d’adhérer plutôt librement à un comportement. C’était la recherche de la vie bonne. Comment dois-je faire pour essayer d’avoir une vie bonne ? Dans le contexte romain, on   adhérait à un comportement  parce que c’était la loi, la règle. Cela a plutôt donné l’évolution vers la morale et les normes. 
 
Une autre manière de le dire, c’est de proposer que la morale vient plutôt, d’une certaine manière, de l’extérieur. On nous a appris toutes sortes de règles morales. L’éthique a quelque chose à voir avec ce qui vient de nous, de l’intérieur. Par exemple, dans la morale, nous aurons le fameux impératif catégorique de KANT. Dans l’éthique, nous allons plutôt parler de valeurs et d’un contexte. 
 
Une autre façon de le dire est : approche venant d’en haut, avec des théories normatives et des lois, ou approche venant d’en bas, où c’est plus intuitif, avec du cas par cas, de la singularité. Il existe la nécessité d’avoir un équilibre entre les deux. Il ne s’agit pas de dire « j’en choisis un mais pas l’autre » mais d’articuler ces différentes choses.
 
Selon Paul RICOEUR, la morale désigne ce qui, dans l’ordre du bien et du mal, se rapporte à nouveau à des normes ou des impératifs tandis que l’éthique est davantage dans l’intention, la visée, entre un sujet, l’autre et les institutions.
 
Je voudrais encore faire un rappel qui me semble important par rapport aux4 principes dont on parle parfois. Il faut savoir qu’ils sont nés suite à des scandales dans l’expérimentation humaine.Il s’agissait par exemple d’injecter des cellules cancéreuses à des vieillards, pour mieux comprendre les mécanismes du cancer, ou de diviser les prisonniers qui souffraient de la syphilis en Noirs d’un côté et Blancs de l’autre, avec un traitement différent pour les 2 groupes. 
 
Il faut donc quand même bien se rappeler les fameux 4 principes du Belmont Report, avec l’autonomie, la bienfaisance, la non-malfaisance et l’équité sont nés aux Etats-Unis, suite à des scandales dans l’expérimentation humaine. Si nous voulons les utiliser tels quels dans la clinique, c’est souvent peu intéressant, parce que cela oblige à réduire le patient, chaque fois singulier, à un cas auquel on peut appliquer des principes. La démarche éthique au quotidien est bien plus riche que cela ! 
 
Je me réfère à Lazare BENAROYO qui travaille en Suisse, à Lausanne. Il rappelle, explique, qu’en amenant simplement les principes dans notre contexte clinique, on risque une double réduction. On part de la singularité d’une expérience d’un patient et on transfère cela dans un cas auquel il faudrait appliquer une règle. Quel principe va-t-on appliquer à ce patient ? Le deuxième risque selon BENAROYO est qu’à la place  de construire une relation de confiance entre soignant et soigné,  nous allons aller vers une relation qui ne sera centrée sur des droits et devoirs. 
 
De cette double réduction possible nait l’idée que l’éthique est peut-être davantage dans un triangle. Nous venons de parler de la tierce personne. Ce triangle serait non pas « je, tu, il » mais « tu, ils, je ». C’est une autre façon de faire de la grammaire. Le « tu » est le patient dans le contexte qui est le sien (et non pas le patient isolé de tout le reste). Vous comprenez bien qu’il ne s’agit pas  de tutoyer le patient mais simplement d’utiliser un moyen mnémotechnique. Le « je » concerne le soignant qui va, en conscience, prendre une décision, souvent après une discussion avec d’autres. Ce « je » est donc appelé à devenir un « nous » dans l’éclairage des décisions. Le « ils » représente les traditions, les disciplines, les autres parts de la société dont nous allons aussi tenir compte dans les décisions que nous allons prendre, avec l’idée que ce n’est pas quelque chose de figé mais qu’il existe une circularité entre les trois sommets du triangle.
 
Je fais un petit détour par la relation professionnelle et le jugement professionnel car c’est très en lien avec ce que nous faisons en éthique. Lorsqu’on est dans une relation professionnelle en santé, c’est que quelqu’un a besoin d’une aide. Mais cette aide est particulière, parce qu’elle se met en place dans le cadre d’une maladie, d’un accident et donc d’une certaine fragilité d’un des deux sujets de la relation. 
 
Nous vous avons  cité tout à l’heure l’idée des sources d’asymétrie dans le soin. Il est important d’y revenir. Je m’inspire ici d’un de vos compatriotes, WORMS, qui travaille à Lille. Pour lui, mes deux grandes sources d’asymétrie dans le soin sont la vulnérabilité du côté du patient, et le pouvoir du côté du soignant. 
 
L’émergence de l’éthique est justement nécessaire à cet endroit, dans cette relation asymétrique, pour essayer de restaurer l’autonomie du patient qui est altérée par la maladie, pour faire une co-construction de cette autonomie dans la manière dont nous allons le soigner et dans les décisions éthiques que nous allons prendre. De manière plus globale cette asymétrie doit toujours s’inscrire dans une relation qui est tout de même égalitaire parce que nous sommes égaux au niveau de l’humanité. 
 
Au niveau de ce qui se passe dans la relation professionnelle, il y a un soignant avec ses compétences et un patient qui est vulnérable mais, en tant qu’êtres humains, nous sommes tous les deux égaux. L’asymétrie n’empêche pas cette notion d’égalité à un niveau plus fondamental.
 
Cette asymétrie nous amène à introduire le modèle d’expertise et à rappeler ses limites. Il a succédé au modèle paternaliste, mais il doit sans doute laisser la place à un troisième modèle : le modèle de coopération. Dans le modèle d’expertise, tout est centré sur la relation au savoir. Le patient est un cas. Il a un problème technique que l’expert va tenter d’arranger. Mais dans ce cas-là, personne ne s’occupe de la globalité du patient. Le cardiologue s’occupe du cœur (ou bien le rythmologue s’occupe du rythme…), le dermatologue de la peau, l’ophtalmologue des yeux…et chacun répare sa partie. C’est parfois indispensable d’avoir un
spécialiste très pointu, mais le risque, c’est que l’expert dise « voilà ce que moi je propose. A vous de décider », sans suffisamment tenir compte de la globalité du patient, mais aussi de sa vulnérabilité, qui influence fortement sa capacité à décider ;
 
Actuellement, de plus en plus de soignants souhaitent passer  à un autre modèle qui est celui d’une coopération. Il est centré sur la relation à l’autre, où le patient est une personne, a un projet de vie et où nous allons prendre la décision ensemble ou en tous cas partager des éléments, des informations sur l’histoire du patient qui permettront de décider, de le faire participer à la décision. Dans ce cas, on fait attention, on prend en compte la souffrance et la vulnérabilité et c’est important parce que nous savons que c’est précisément pour cela que nous sommes appelés à la rescousse. 
 
L’idée du jugement professionnel que nous avons à faire quand il y a une situation complexe d’un point de vue éthique est d’analyser la situation, mobiliser notre savoir (savoir-faire et savoir être) pour prendre une décision mais aussi répondre de notre décision face à autrui. 
 
Finalement, c’est au nom de quoi que nous allons prendre telle ou telle décision ? Je vous rappelle que répondre et responsabilité ont la même étymologie. « Répondre de » signifie donc aller au-delà de l’efficacité des moyens. Ce n’est pas seulement parce que c’est ou que cela peut être efficace qu’il faut le faire. C’est aussi avoir recours aux valeurs, qui vont parfois nous dire de ne pas agir. Au-delà des preuves de la science médicale, mais aussi   des normes juridiques et déontologiques, nous devons nous questionner sur sens que nous voulons donner à ce que nous faisons et nous centrer sur la situation du patient (dans laquelle  ses proches sont inclus) et tenir compte du projet, du désir. Nous vous en avons également déjà parlé.
 
Je vais à présent vous présenter quelque chose de pratique qui est une démarche d’aide à la décision, que j’ai participé à développer avec Véronique Grandjean, une infirmière, qui s’est formée en éthique en même temps que moi. Pourquoi une telle démarche ? Car nous sommes  suis persuadées que nous avons besoin d’outils en éthique, tout en affirmant bien que l’éthique n’est pas un dispositif ou un outil. Nous avons besoin de méthodes ou mieux encore, d’une démarche. Nous avons besoin d’un espace-temps et de maintenir ouverts des espaces disponibles aux dispositions intérieures en disant : «ce sont les lieux d’analyse de pratiques ». J’ai coutume de dire que l’idée de ces lieux d’analyse de pratiques est de réveiller l’éthicien qui sommeille en chacun. Il ne s’agit pas d’aller chercher des experts extérieurs et de leur demander de réfléchir à notre place,  mais de réveiller l’éthicien qui sommeille en nous. 
 
La démarche que je vais vous proposer se base sur le fait que, lorsque nous sommes face à une situation complexe, nous allons avoir besoin d’articuler des notions, des savoirs, des expériences issues de différentes disciplines. Comme on vous l’a dit, je donne des cours à des étudiants en médecine et j’essaie de les aider à structurer le questionnement qui est le leur quand ils sont confrontés à une situation complexe d’un point de vue éthique. 
 
C’est ainsi que j’ai créé avec eux un schéma qu’ils appellent la « rose des vents de l’éthique ». Quand on sent confusément que « quelque chose ne va pas », on peut tenter de comprendre la difficulté grâce à ce schéma qu propose 6 angles de vue à envisager : 
  • une réflexion philosophique essentiellement dans l’idée du sens de ce qu’on fait, des valeurs qui sont en jeu. Si je fais telle chose, c’est au nom de quoi ? Qu’est-ce que je recherche dans mon travail ?
  • les normes juridiques et déontologiques et institutionnelles
  • les enjeux socio-culturels et économiques : l’influence d’une culture, d’une croyance, …la sociologie de la santé, mais aussi les problèmes économiques qui se posent
  • les connaissances scientifiques : les recommandations, les preuves, les possibilités de traitement, …
  • le contexte relationnel dans lequel la situation se développe
  • le vécu personnel des différents intervenants.
Ce schéma, il est intéressant de l’avoir en quelque sorte en arrière-plan, pour nous aider à ne pas oublier d’angle de vue à partir desquels il faut analyser une situation complexe. 
 
Voici maintenant la démarche en 4 temps. C’est pour cette raison que j’ai appelé mon exposé : 4 temps sinon rien. Le premier temps est l’écoute du récit. Le second temps est l’accueil des émotions et des jugements. Le troisième est la prise de distance et le quatrième temps est le partage du changement. Au milieu, se trouve la situation du patient.  . C’est bien une situation difficile qui est au centre de la discussion, du dialogue que nous allons avoir ensemble.
 
Ce qui est intéressant, c’est que si on dessine aussi les diagonales du carré, elles vont d’une part de patient à patient et d’autre part de soignant à soignant. 
 
Sur le montage Power Point, vous devinez le mot   « GIRAFE ». Sur le terrain, nos ateliers font effectivement partie du projet  GIRAFE, qui est l’acronyme de Groupe Interdisciplinaire de Recherche d’Aide à la Décision et de Formation en Ethique. 
 
Ce groupe GIRAFE est un groupe ouvert. Nous sommes entre 25 et 30 soignants. Nous nous réunissons une fois par trimestre, dans une haute école dans le sud de la Belgique. Nous avons systématiquement des soignants luxembourgeois et français qui viennent. Nous travaillons autour d’une situation complexe qui est amenée par un des membres de GIRAFE ou par des personnes extérieures. Nous faisons passer l’idée que nous sommes disponibles et que si des soignants ont une situation complexe qu’ils souhaitent analyser, nous sommes là et pouvons le faire en urgence. Urgence signifie dans les 72 heures. C’est un peu difficile de demander moins de temps que cela pour réunir tant de soignants. Nous avons 15 ans d’existence et avons eu deux situations en urgence. Nous ne pouvons donc pas dire que les personnes qui nous entourent abusent de la proposition que nous leur faisons. Nous avons assez souvent des personnes de l’extérieur qui proposent une situation et qui viennent alors écouter comment nous l’analysons.
 
Cette expérience est née d’un projet nommé RAMPE, Réseau d’Aide en Médecine Palliative Extramuros, construit par  deux médecins qui voulaient former les médecins généralistes en soins palliatifs en se rendant compte que les infirmières et infirmiers étaient bien formés mais pas du tout les médecins. La formation s’est déroulée sur 3 ans et 600 médecins se sont inscrits. A la fin de la formation, certains ont dit qu’il était dommage de ne pas continuer, surtout au niveau éthique où ils n’étaient pas formés. La majorité des soignants actuellement sur le terrain n’ont pas eu de cours ou de formation en éthique. Nous nous sommes donc dit : « d’accord, nous relevons le défi et faisons ce groupe avec le même rythme, une fois par trimestre, une situation proposée. Nous ouvrons à toute personne intéressée et c’est gratuit ». 
 
Pour mettre en route un atelier, il est nécessaire que la situation soit proposée par écrit, et qu’il y ait un animateur extérieur, pour cadrer l’atelier et assurer le respect de chacun dans la prise de parole ; C’est aussi cet animateur qui est le gardien du temps. 
 
Je ne sais pas si cela ne se passe ainsi qu’en Belgique mais chez nous, il n’est pas rare que des réunions programmées autour d’une situation difficile ne débouchent pas vraiment sur un dialogue. Trop souvent, c’est la même personne qui décide, qui tape son point sur la table et dit : « Ce sera ainsi ». Après la réunion, les personnes sont encore plus frustrés qu’avant : « nous avons perdu notre temps, discuté 2 heures et n’avons quand même rien eu à dire ». La démarche est un peu née de cette constatation et de la recherche d’un outil pour favoriser le dialogue. Lorsque nous sommes des soignants, ensemble, il n’est pas certain qu’ils aient tous envie de dialoguer, de donner la parole à tout le monde et de remettre en question leur propre avis sur la décision qu’il faudrait prendre : « c’est moi l’anesthésiste, le chef de service, et je sais bien ce qu’il faut décider ». S’il n’y a pas quelqu’un qui dit « minute, tout le monde peut parler », c’est parfois compliqué. 
 
C’est d’autant plus important que le récit soit écrit que souvent, il est assez long. Si on veut en faire l’analyse, il faut que tous les détails soient présents et facilement accessibles.  Si cela vous est déjà arrivé de mettre quelque chose de compliqué par écrit, vous savez que cela aide à l’organiser, à comprendre des choses que vous n’aviez pas comprises avant de le mettre par écrit. Vous vous rendez compte également de certaines choses : « zut, je n’ai pas de renseignement sur cet élément-là. Si on me demande s’il a des enfants ou ce qu’il a déjà eu comme maladie, je ne sais pas ». Quand j’écris la situation, je pense donc  déjà à la compléter suffisamment pour avoir des informations intéressantes au moment où je vais les partager.
 
Nous pourrions imaginer que l’atelier se fasse avec un patient qui vient lui-même raconter sa situation difficile. Nous n’en avons pas l’expérience mais pourquoi pas ? Comme c’est un soignant qui la raconte, nous essayons d’éviter au maximum les interprétations, les jugements et les préjugés. Nous demandons à la personne qui fait le récit de ne ramener que des faits. Nous ne disons pas, dans le récit, « c’est honteux, son fils ne vient jamais le voir ». C’est notre vécu, mais ce n’est pas la situation elle-même. Nous pourrions objecter qu’il existe quand même toujours une part d’interprétation, ce qui est vrai, et nous en sommes conscients.
 
Nous sommes centrés sur  chaque situation en sachant qu’elle est singulière, que nous devons essayer de comprendre le contexte et mettre en commun des informations importantes. Ceci veut dire qu’il existe là une notion de secret partagé au cœur du secret médical. Ce que nous partageons du secret, c’est ce qui nous semble important pour parvenir à soigner le patient. 
 
Le deuxième temps est celui de  l’accueil des émotions et des jugements. Lorsqu’on n’a pas l’habitude de la démarche, c’est souvent  le temps qu’on essaye de passer. On se dit qu’il n’y en a pas vraiment besoin, qu’on va aller un peu plus vite et que : « je ne vois pas à quoi cela sert de dire que j’ai des émotions et des jugements ». Je me souviens d’une  équipe de soins palliatifs connaissant la démarche, qui  a voulu l’appliquer sans ce 2ème temps. Le résultat a vraiment été décevant…et il a fallu recommencer l’analyse, en s’arrêtant à l’accueil des jugements et des émotions des soignants pour que l’analyse de la situation débouche vraiment sur des pistes de solutions. 
 
L’idée de cet accueil des émotions et des jugements, c’est que nous ne pouvons pas vraiment analyser un problème si nous ne prenons pas d’abord conscience de ce qu’il induit en nous comme vécu particulier, sans doute bien différent de ce que vivent les autres soignants et a fortiori le patient et ses proches. C’est par exemple une infirmière qui entend le récit d’une situation et c’est tellement compliqué qu’elle dit « mais qu’est-ce que c’est que ce bazar ? » ou bien « c’est vraiment le genre de situations que j’ai envie de mettre à l’écart » ou encore « j’ai de la colère par rapport à son fils, c’est un fouteur de merde ». Parfois on entend « C’est toujours la même chose avec ce médecin-là, ça ne sert pas à grand-chose de lui poser la question ». Quand nous restons dans le « il » ou « elle » du jugement, cela ne nous aide pas à progresser. Ce qui permet de dépasser ce jugement, c’est d’accueillir les émotions qui lui sont liées.  Plutôt que « ce n’est qu’un imbécile ou c’est un fouteur de merde », j’essaie d’accueillir mon vécu :« ça me fait peur, je n’aimerais pas être abandonné » par exemple. C’est aussi à ce moment-là que peut venir au jour un écho à notre propre histoire : « oui mais quand mon père est mort, on n’a pas fait tout cela ». En prendre conscience, l’exprimer nous permet souvent de faire la différence entre l’autre et nous et de ne pas prendre une décision qui serait bonne pour nous plutôt que pour l’autre. 
 
Prendre conscience de nos émotions, c’est aussi de ne pas se soumettre à elles dans la décision à prendre. C’est un peu faire « le jour des encombrants » ou encore des « vide greniers ». Les exprimer et les comprendre nous permet de garder une attitude professionnelle et de passer alors au 3ème temps de la démarche qui est celui de l’analyse, de la recherche de discernement. Si quelqu’un est interpellé par ce qu’il vit et souhaite aller  plus loin dans le travail de ses émotions, il est évident que cela doit se faire en dehors de l’atelier lui-même.
 
Le troisième temps de la démarche est celui de la prise de distance. Pour ce temps, nous avons imaginé une grille avec 7 étapes. Nous l’avons créée mais en nous inspirant de grilles québécoises et d’une grille française, à savoir la grille utilisée à Lille. Ce sont toutes des grilles d’utilisation a posteriori, c'est-à-dire pour revoir une situation terminée. Je vous rappelle qu’en ce qui nous concerne,  nous analysons aussi des situations a priori. La situation n’a pas encore évolué. Elle n’est pas encore terminée et nous prenons des décisions à ce moment-là.
 
Je vais rapidement vous citer les 7 étapes. C’est important car nous les ferons lors de l’atelier. Ce sera donc plus facile si vous les avez en tête. Nous allons les voir chacune. 
 
La première est la mise par écrit du choix individuel et du choix spontané. Face à cette situation complexe, qu’est-ce que je ferais ? Cela ne regarde pas les autres. C’est moi, une relation de moi à moi. Qu’est-ce que je ferais pour ma part ? Personne ne me demandera ce que je ferai mais je l’écris.. C’est une façon de s’engager au « je .
 
Ceci me motive à avancer dans la deuxième étape qui est la création de 3 scénarios, comme au cinéma. Pourquoi avons-nous 3 scénarios ? Nous en avons 3 car, si nous en avons 2, il s’agit de oui ou de non, blanc ou noir, on le fait ou on ne le fait pas et on reste coincé. Or, s’il nous en faut un troisième, qu’allons-nous inventer ? Nous sommes dans la créativité dont nous vous avons parlé. Il faut sortir de l’application de « oui » ou « non ». Il va falloir créer. 
 
Quelque chose d’un peu fou peut vous passer par la tête, « ce qu’on doit faire, c’est cela » et vous n’oserez presque pas le dire. Non, si je dis cela, que vont-ils penser de moi ? C’est souvent un  scénario intéressant à travailler, car ce que nous allons essayer de faire dans l’atelier, c’est essayer de comprendre pourquoi c’est fou ou cela ne l’est pas. Nous ne visons pas, dans l’atelier, à résoudre coûte que coûte une situation. Nous essayons d’éclairer ce qui se passerait dans trois scénarios différents. 
 
Pourquoi n’en prenons-nous pas 5 ? Trois scénarios prennent déjà 2 à 3 heures. Je ne vous dis pas, si nous en prenions cinq. Nous nous réunissons à 20 heures et n’allons pas y passer la nuit. 
 
Pour chaque scénario, nous allons analyser trois choses : les conséquences, les valeurs et les moyens nécessaires pour la mise en œuvre. Ceci prend un certain temps. Quelles sont les conséquences pour le patient ? Ces conséquences sont à nouveau les plus objectives possibles. Il va rentrer à son domicile, par exemple, il va être contre son gré en maison de repos, etc. Nous avons ensuite les conséquences pour les proches et pour l’équipe. Nous ne pouvons pas oublier que nous avons aussi les conséquences des décisions qui sont prises. Enfin, nous avons les conséquences pour la société. 
 
Nous analysons ensuite les valeurs. Nous n’avons pas trop l’habitude des valeurs. A un repas entre amis, nous n’allons pas nous assoir et subitement nous demander quelles sont nos valeurs. Nous ne sommes donc pas très habitués. 
 
On nous bassine avec les valeurs, en éthique, mais qu’est-ce que sont les valeurs finalement dans notre vie ? 
 
Lorsque je travaille avec des étudiants je leur propose un exercice pour les aider à comprendre les valeurs. Je leur  dis : « imaginons que, ce soir, vous alliez faire des courses dans un grand magasin et qu’un SDF vous tend la main pour avoir de l’argent. Que faites-vous ? » 
 
Certains disent : « s’il joue de la musique, cela peut me donner envie de lui donner quelque chose car au moins il essaie de s’en sortir » ou « s’il a un nez tout rouge et une bouteille à côté de lui, non, cela ne me donne pas envie » ou « je vais lui acheter un sandwich et lui donner. Je ne lui donnerai pas d’argent car je ne sais pas ce qu’il va en faire ». 
 
Tout d’un coup j’amène la question, si elle n’est pas encore arrivée : « et s’il a un chien ? ». Certains répondent : « c’est un sympa, s’il a un chien ». D’autres disent : « vous n’êtes pas folle, je ne vais pas acheter quelque chose pour qu’il nourrisse son chien ». Cela veut donc dire qu’au nom de la même présence d’un chien, certains vont avoir envie et, d’autres, pas envie de lui donner quelque chose. Cette différence permet souvent d’entrer dans  le débat des valeurs, parce qu’ils découvrent qu’ils n’agissent pas au nom des mêmes éléments, des mêmes intentions, du même sens à donner à leur vie. 
 
DeBrabandère, à la fois philosophe et mathématicien, a écrit un livre dans lequel il dit, par rapport aux valeurs : « imaginez que vous rentriez chez vous ce soir et voyiez que votre cuisine est un peu encombrée. Vous vous dites que vous allez commencer par faire la vaisselle. Il y a deux verres, deux assiettes, quelques couverts et vous faites la vaisselle ». Il dit ensuite : « imaginez un peu autre chose. Vous rentrez chez vous mais, avant de passer votre porte, vous allez chez votre vieux voisin lui dire bonjour. Il s’est en fait cassé le poignet et il est plâtré. Vous voyez qu’il y a de la vaisselle sur son évier, deux assiettes, deux verres et quelques couverts. Vous faites sa vaisselle. Cette vaisselle n’a pas tout à fait la même valeur que celle que vous faites chez vous.».C’est une autre manière d’entreprendre la discussion sur les valeurs. 
 
Mais à ce moment-l, il importe de préciser ce qu’on entend par les différentes valeurs qu&rsquo